Industrie ferroviaire au Maroc : un écosystème en devenir

Avec le lancement de projets d’envergure tels que la LGV ou les tramways de Rabat et Casablanca, le Maroc a l’ambition de réitérer dans le secteur ferroviaire le même succès que celui rencontré dans l’automobile. Si les compétences et le savoir-faire sont d’ores et déjà présents, le secteur doit encore être structuré et soutenu de manière à être plus compétitif sur les marchés internationaux.

À l’instar de l’automobile ou de l’aéronautique, les chaînes de production de l’industrie ferroviaire sont globalisées. Un phénomène que la crise de la Covid-19 a particulièrement mis en lumière ces derniers mois. Chaque pays qui se lance dans la course doit effectuer des arbitrages, à savoir sur quels métiers ou quels segments se positionner, car il lui sera impossible d’être compétitif sur l’ensemble de la chaîne de valeur.

Si le secteur est très concurrentiel, il offre toutefois de belles opportunités de croissance, notamment sur le continent africain où les réseaux ferrés sont encore peu développés. Selon l’étude réalisée par le cabinet Roland Berger pour le compte de l’Union des Industries Ferroviaires Européennes (UNIFE), le marché aurait progressé de 3,6 % par an de 2015 à 2019. Cette année-là, il représentait 177,2 milliards d’euros, dont 65 pour les services, 61,9 pour le matériel roulant, 32,6 pour les infrastructures, 16,8 pour la signalisation et 1 pour le « management clé en main ». L’étude prévoit que le marché devrait croître de 2,3 % par an jusqu’en 2025. Ce dynamisme s’explique notamment par la volonté des gouvernements de favoriser des modes de transports plus écologiques.

De plus, l’industrie ferroviaire, historiquement l’une des plus anciennes, connaît actuellement de profondes mutations technologiques, notamment depuis l’avènement du digital et des « smart cities ». L’innovation sera donc dans les années à venir l’un des principaux critères de différenciation et, par conséquent, l’un des principaux vecteurs de compétitivité dans l’industrie ferroviaire. « Les équipements liés à la digitalisation et à l’industrie 4.0 seront de plus en plus courants dans un train ou un tramway et ils représenteront un coût très conséquent », annonce Saïd Benahajjou, Président du Cluster Électronique Mécatronique Mécanique du Maroc (CE3M). Les innovations telles que le train à énergie solaire vont également permettre de réduire davantage l’empreinte carbone du rail.

Un écosystème marocain à développer…

Opérateur historique de la construction ferroviaire au Maroc, la Société Chérifienne de Matériel Industriel et Ferroviaire (SCIF) a été créée en 1946. Elle est notamment spécialisée dans la construction et la rénovation du matériel roulant. Impliquée dans le développement de l’écosystème ferroviaire marocain, elle œuvre pour améliorer le taux d’intégration dans le secteur. La SCIF est ainsi à l’initiative de la création Groupement des Industries Ferroviaires (Gifer).

Dans sa stratégie, l’ONCF s’est lui aussi fixé pour objectif de contribuer à la promotion et au développement de la filière ferroviaire marocaine ainsi qu’à son rayonnement dans la région. Afin de favoriser le transfert de compétence dans le cadre de leur coopération, l’ONCF et la SNCF ont créé l’Institut de Formation Ferroviaire (IFF), dont la mission est de former aux différents métiers ferroviaires et d’accompagner la mise en place de la nouvelle Ligne Grande Vitesse (LGV). En 2019, l’IFF a accueilli plus de 6 000 stagiaires et assuré 147 modules de formation.

Autres acteurs majeurs de la filière ferroviaire marocaine, les équipementiers comme Alstom ou Bombardier (qui s’est aujourd’hui retiré du Maroc) ont cherché à développer leur propre écosystème autour de leurs activités. À Fès, c’est un véritable pôle industriel qui a vu le jour autour d’Alstom, notamment avec sa nouvelle usine Cabliance (voir l’entretien avec Nourddine Rhalmi, PDG d’Alstom).

Selon l’ONCF, il existe au Maroc un tissu industriel local mature dans les domaines suivants : la chaudronnerie, le câblage, le vitrage, le montage et l’assemblage, la peinture, les matériaux composites et le caoutchouc, les contrôles et les essais, ainsi que dans les aménagements et le confort. Certaines unités travaillent même exclusivement à l’export.

Annoncé pour 2017, le contrat-programme spécifique à l’écosystème ferroviaire marocain se fait toujours attendre.

L’un des atouts de cet écosystème, c’est que certains métiers rejoignent ceux d’autres filières comme l’automobile ou l’aéronautique. Il est donc possible de mettre en place des synergies inter-filières. « Les secteurs comme l’automobile, l’aéronautique, le naval ou les énergies renouvelables utilisent les mêmes moyens industriels que le ferroviaire. Hormis quelques entreprises spécialisées à 100 % dans l’aéronautique ou autre, la plupart sont multi-domaines », explique Saïd Benahajjou. Toujours selon l’ONCF, les domaines à développer sont les suivants : l’ingénierie et les méthodes, la certification et la normalisation, les systèmes de traction, les organes de roulements, la transmission et la suspension et, enfin, les essieux, roues et rails.

… et à structurer

L’un des freins au développement de l’écosystème ferroviaire marocain est l’absence d’une réelle vision commune pour fédérer les opérateurs du secteur et promouvoir leur savoir-faire sur les marchés internationaux. Créé en 2016, le Gifer, réunissant une trentaine de membres, avait justement pour mission de fédérer, de représenter et de défendre les intérêts des entreprises de la filière ferroviaire.

Malheureusement, bien qu’annoncé pour 2017, le contrat-programme spécifique à l’écosystème n’a toujours pas été conclu avec l’État. Or, pour aller à la conquête de nouveaux marchés à l’export, les entreprises doivent bénéficier d’un accompagnement complet. D’après Saïd Benahajjou, « il faut mener un vrai lobbying et de vraies grandes actions pour faire reconnaître le “Made in Morocco” ».

Nadia Kabbaj

 

Saïd Benahajjou3 questions à Saïd Benahajjou, Président du Cluster Électronique Mécatronique Mécanique du Maroc (CE3M)

Peut-on parler aujourd’hui d’un réel écosystème ferroviaire au Maroc ?
Il existe un écosystème marocain autour du secteur ferroviaire. Il est assez complet, mais il n’est pas encore suffisamment volumineux. Ce qui est important, ce sont surtout les compétences disponibles au Maroc. Aujourd’hui nous ne sommes pas loin des 40 % de taux d’intégration dans le secteur aéronautique et au-delà des 50-60 % dans l’automobile. Idem pour la partie énergies renouvelables et d’autres industries où le taux d’intégration est de plus en plus élevé. Les métiers qui servent ces domaines-là sont très proches du ferroviaire. Il est aisé de demander à ces entreprises de s’orienter un peu plus vers le ferroviaire.

Si l’on considère cet écosystème comme un écosystème de sous-traitance, on peut estimer qu’il est suffisamment mature. En effet, il existe déjà une multitude de composants pour le ferroviaire : depuis la mécanique à l’électronique en passant par le câblage, l’assemblage et les armoires électriques.

Maintenant, si l’on parle de créer d’un écosystème de fabrication de produits propres « Made in Morocco », c’est d’autres outils dont on a besoin. C’est là qu’interviennent la préférence nationale, l’accompagnement aux investissements, à la R&D, à l’export, à la formation… Le ticket d’entrée est de plusieurs millions de dollars et le marché marocain n’est pas suffisamment important pour couvrir les investissements ou une partie des investissements que devront réaliser les industriels marocains. Il y a notamment l’investissement en R&D, mais aussi celui d’industrialisation qui est très lourd ou celui de qualification qui est encore plus lourd.

À cela s’ajoutent les investissements sur les normes. Cela ne veut pas dire que l’on ne sait pas le faire, cela veut juste dire que les investissements seront colossaux et qu’il faudra les amortir en vendant au-delà du marché marocain et c’est une excellente chose. Cela va pousser les industriels marocains à s’exporter vers l’Afrique ou ailleurs.

Présentez-nous le cluster CE3M

Il s’agit d’un cluster spécialisé dans l’électronique et la mécanique qui peut être assimilé à un écosystème. Nous fabriquons beaucoup de produits Made in Morocco dans le cluster. Il réunit plus de 80 membres, dont des PME, des TPE, des donneurs d’ordre dans le ferroviaire, l’aéronautique… On y intègre aussi des centres techniques, des universités, des laboratoires de recherche… Ce cluster a vocation à créer des projets collaboratifs pour créer des produits ou des services à valeur ajoutée.

Dans ce cluster, des consortiums travaillent pour le ferroviaire. Nous fournissons par exemple des convertisseurs d’énergie fabriqués à 100 % au Maroc et qui sont installés dans les trains à travers le monde. D’autres entreprises travaillent dans le domaine de l’analyse de la voie, les équipements pour la rectification des roues ou encore le contrôle commande, qui étaient auparavant importés de l’étranger.

Au lieu de se dire « nous allons construire un train 100 % marocain », ce qui n’a pas de sens, il est plutôt intéressant de savoir quel sous-ensemble on peut construire. Pourquoi ? Parce que demain, le train ne sera plus seulement un véhicule. Aujourd’hui les trains et les trams sont de plus en plus intelligents et autonomes. Les équipements liés à la digitalisation et à l’industrie 4.0 seront de plus en plus courants dans un train ou un tramway et ils représenteront un coût très conséquent. Nous allons devoir aller chercher la valeur ajoutée à ce niveau-là.

On doit encourager nos entreprises à travailler sur le train de demain. Le moteur diesel est dépassé et les moteurs de demain fonctionneront avec de nouveaux systèmes de conversion d’énergie révolutionnaires sur lesquels on doit travailler dès maintenant. Aujourd’hui, on constate l’accélération du passage au tout électrique et le ferroviaire n’y échappera pas.

Quel a été l’impact de la crise actuelle sur les membres du cluster ?

Évidemment que tout le monde a été impacté, puisqu’il s’agit d’une crise mondiale, mais le secteur ferroviaire marocain a pu résister de par son importance dans la supply chain mondiale. Il s’agit de longs programmes, sur plusieurs années. Il n’y a donc pas autant d’annulations de commandes que dans d’autres secteurs où la consommation est directe. L’industrie marocaine a également su faire preuve d’une certaine résilience et se réadapter. Dans notre cluster, une vingtaine d’entreprises ont par exemple travaillé sur les respirateurs. Nos industries ont même été moins impactées qu’à l’étranger. Nous avons une perte de chiffre d’affaires autour de 20 % alors que cela atteint les 30 ou 40 % dans les autres pays.

Propos recueillis par Nadia Kabbaj

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