Impact de la fuite de cerveaux sur le développement du Maroc

Selon la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED), les pays africains dépensent chaque année 4 milliards de dollars pour compenser le départ de leurs personnels qualifiés. Quant au Fonds Monétaire International (FMI), dans son rapport 2016 sur les perspectives de l’économie mondiale en 2050, il révèle que l’Afrique aura perdu quelque 35 millions de travailleurs qualifiés qui rejoindront les pays du nord, ce qui impactera le développement économique du continent. Qu’en est-il au Maroc ? 

« La fuite des cerveaux impacte inévitablement le développement du pays. En immigrant, les talents mettent leur savoir-faire et leurs compétences au service d’entreprises étrangères qui florissent de ce fait et tirent le pays vers le haut. Pendant ce temps, le Maroc pleure cette pénurie et souffre de l’absence de ses cerveaux », déplore Alexandra Montant, DGA de rekrute.com.

Perte en termes de compétences, d’idées novatrices, d’investissement dans les services publics vitaux tels que la santé et l’éducation (du fait de la baisse des recettes fiscales), mais aussi diminution du nombre de travailleurs qualifiés, baisse de la compétitivité des entreprises, effritement de l’attractivité des investissements et recul dans le classement « Doing business », sont en effet les principales conséquences de la migration des talents marocains.

« Auparavant, nous étions contents que nos Marocains résidents à l’étranger virent mensuellement un pécule à leurs géniteurs et reviennent en été pour dépenser un peu d’argent chez nous ou acheter un appartement. Mais, aujourd’hui, la donne économique a changé. Le Ministre de l’Éducation Nationale, de la Formation Professionnelle, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique a parlé des milliards que coûte la formation des cerveaux en exode, mais il faut aussi parler du coût généré par leur défaillance sur plusieurs volets », insiste Saloua Karkri Belkeziz, Présidente de la Fédération Marocaine des Technologies de l’Information, des Télécommunications et de l’Offshoring (APEBI).

« On remarque une corrélation entre encadrement et investissement privé. Fuite de cerveaux équivaut ainsi à une fuite des investissements privés ainsi qu’à un ralentissement du développement et de la croissance. Pire encore, vous devez souvent racheter, sous une autre forme (études, missions, traitement à l’étranger), mais au prix fort les compétences que vous avez laissé partir. Il existe aussi un coût social : si vous écrêtez une société de sa population la plus instruite, la plus compétente, vous contribuez au ralentissement de l’amélioration de l’espèce », ajoute-t-elle.

Un cercle vicieux contre-productif

Pour l’économiste Najib Akesbi, la fuite des cerveaux est le drame par excellence.« C’est comme enlever la moelle osseuse du corps économique et social. L’État marocain forme avec les deniers publics des compétences qui, à la fin de leur cursus universitaire, s’iront ailleurs. Le coût financier est exorbitant », regrette-t-il.Selon lui, en termes financiers, on constate une inversion des flux en faveur des pays développés, car aujourd’hui le flux d’argent qui part du Sud vers le Nord est de loin supérieur à l’aide qui vient des pays du Nord.« De toutes les ressources que possède un pays, les plus importantes ce sont les ressources humaines. Leur perte impacte cruellement le développement d’un pays de manière générale, encore plus un pays comme le Maroc qui a en besoin pour émerger. En fait, nous pédalons dans le vide. Nous formons des gens pour, au final, parer au déficit laissé par les départs, d’où la volonté actuelle d’attirer des talents internationaux, notamment de subsahariens. Ainsi, on devient à la fois victime et acteur de ce transfert de ressources humaines à l’échelle planétaire. Non seulement nous sommes victimes de ces flux totalement contre-productifs, mais nous participons en plus à l’aggravation des pays qui se trouvent à notre sud », poursuit Najib Akesbi.

Hamza Idrissi, Fondateur de Careers in Morocco, préfère quant à lui nuancer : « Tous les pays dans le monde sont concernés par ce phénomène, pas uniquement le Maroc. L’immigration économique est devenue aujourd’hui circulaire où les compétences ont un souhait de développer leur carrière à l’international pour plusieurs raisons : meilleur salaire, meilleures perspectives d’avenir ou encore meilleures conditions de vie : beaucoup ont trouvé que le départ à l’étranger est une opportunité pour mieux réussir professionnellement ».

En effet, la fuite des cerveaux est aujourd’hui un phénomène mondial qui ne touche pas uniquement les pays en voie de développement. « Les Français sont de plus en plus attirés par l’expatriationpuisqu’ils sont entre 60 000 et 80 000 chaque année à tenter l’expérience à l’international. De ce fait, plusieurs observateurs estiment qu’il n’y a rien là d’inquiétant, qu’il est normal et sain que les jeunes s’intéressent à l’international et que beaucoup compétences reviennent au Maroc au bout de quelques années », souligne Hamza Idrissi. Cependant, si auparavant les compétences revenaient pour contribuer au développement du pays, aujourd’hui ce n’est plus le cas, car le retour ne s’inscrit plus dans une vision définitive.

Pourtant, dans un contexte d’accélération de la transformation digitale à travers le monde, le Maroc a plus que jamais besoin de ces compétences qualifiées pour accompagner cette mutation. Il y va de la crédibilité du Maroc en tant que Hub géostratégique d’innovation.

 

Des salons pour lutter contre l’exode de compétences 

En février 2019, l’Association des Marocains en Grandes Écoles et Universités (AMGE-Caravane), soutenue par l’Ambassade du Maroc en France et le Ministère chargé des Marocains Résidant à l’Étranger et des Affaires de la Migration, a organisé à Paris la 23eédition du Forum Horizons Maroc. Ce forum se présente comme le premier salon de recrutement marocain à l’étranger. Il a vocation à promouvoir le marché du travail marocain, à servir les étudiants, les jeunes diplômés et les cadres expérimentés marocains en France et à participer à la croissance du Royaume. L’événement a été ponctué par plusieurs conférences visant à mieux appréhender les enjeux économiques et géopolitiques du Maroc, notamment une portant sur le thème « Quelles opportunités pour les métiers du digital au Maroc ? » et une autre sur le thème « Investissement au Maroc : état des lieux et perspectives d’avenir ». Par ailleurs, a été mis en place un espace « Village Entrepreneuriat et Innovation » qui se veut une vitrine valorisant les accomplissements des startup marocaines les plus innovantes et un lieu d’échange avec les investisseurs marocains et étrangers. Un « Village d’Accompagnement » proposait d’apporter à ceux qui souhaitent s’installer au Maroc, informations, conseils et services utiles pour mener à bien leurs projets. Près d’une cinquantaine d’entreprises marocaines et étrangères basées au Maroc ainsi que des centaines de responsables RH sont allés à la rencontre des étudiants, jeunes diplômés et cadres actifs en France. Les recruteurs ont donc pu leur fournir des renseignements précis sur leur action au Maroc et leurs besoins en ressources humaines, ou encore leur faire passer des entretiens, voire leur offrir un emploi.

 

Par Dounia Z. Mseffer

Articles à la une