Formation professionnelle : le grand chantier

Depuis qu’elle a été érigée comme axe primordial de l’éducation, la formation professionnelle a connu plusieurs réformes, plans directeurs, stratégies et autres visions. Un vaste chantier qui n’en est qu’à ses débuts.

L’actualité de la formation professionnelle est faite de ruptures et de promesses de réformes. En début d’année, le Ministre de l’Éducation Nationale, de la Formation Professionnelle, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique, Saaïd Amzazi, annonçait la suppression de 109 filières en raison de « leur incapacité à offrir des débouchés ». 15 % seulement de la totalité des formations existantes seront ainsi préservées tandis que 43 % des filières seront mises à jour. Les nouvelles qui seront lancées représenteront quant à elle 42 % de l’offre de formation.

Le Ministre a annoncé que, par la même occasion, il sera procédé « à l’ouverture sur de nouveaux secteurs, tels que la santé, le numérique et l’intelligence artificielle, l’agriculture, l’artisanat et la pêche maritime. » Saaïd Amzazi a par ailleurs fait savoir qu’en 2020 le département de la formation professionnelle a effectué pas moins de cinq études « en matière de guides des métiers et de l’artisanat et de référentiels pour les métiers et les compétences » et que d’autres études sectorielles sont en cours.

En mars dernier, ce fut ensuite au tour de la Confédération Générale des Entreprises du Maroc (CGEM) d’annoncer la réaffectation de « 500 millions de dirhams issus des recettes de la Taxe de formation professionnelle (TFP) afin d’accompagner la réalisation de la Feuille de route royale inhérente à la formation professionnelle. »

Cette enveloppe représente ainsi la contribution du patronat à la mise en place des Cités des Métiers et des Compétences. Lancé en 2019 par le Roi Mohammed VI, ce projet doté d’un budget de 3,6 milliards de dirhams vise à développer la formation professionnelle et surtout à la mettre en adéquation avec les besoins économiques. En pratique, le projet doit aboutir à la construction de douze Cités des métiers et des compétences, soit une dans chacune des régions du pays à l’horizon 2023-2024.

2019 était également l’année de la publication du rapport du Conseil Supérieur de l’Éducation, de la Formation et de la Recherche Scientifique (CSEFRS) et la feuille de route royale a ainsi été perçue comme une réponse au contenu de ce rapport.

« Une formation de qualité partout, pour tous »

Pourtant, avant le rapport du CSEFRS,  avait été lancée en juin 2016, en grande pompe, la Stratégie Nationale de la Formation Professionnelle à l’Horizon 2021 (SNFP 2021). Cette stratégie avait été adoptée par le Gouvernement pour disait-on déjà à l’époque, « pallier les déficits qualitatifs et quantitatifs du dispositif actuel en proposant une formation professionnelle de qualité partout, pour tous et tout au long de la vie, au service du développement et de la valorisation du capital humain et une meilleure compétitivité de l’entreprise. » La SNFP 2021 prévoyait cinq objectifs stratégiques : garantir le droit à la formation professionnelle (inclusion sociale et territoriale) ; améliorer la compétitivité de l’entreprise en tant qu’acteur et espace privilégié de formation ; maximiser l’insertion professionnelle par l’amélioration continue de la qualité de la formation ; intégrer l’enseignement général et la formation professionnelle pour une meilleure attractivité puis renforcer la gouvernance de la politique publique en matière de formation professionnelle (performance et synergie).

Le rapport du CSEFRS publié en mars 2019 a mis le doigt sur les écueils de la formation professionnelle au Maroc. Un rapport complet et sans complaisance qui montre, chiffres et constats à l’appui, que l’offre de la formation professionnelle est dépassée : « Malgré le développement du système de formation professionnelle, force est de constater que ses performances restent en deçà des objectifs escomptés. En témoigne la persistance des problèmes liés à l’emploi et au chômage affectant particulièrement les jeunes et les femmes. Le Système d’éducation et de Formation (SEF) se trouve ainsi face à des questionnements pressants. »

Les initiateurs du rapport rappellent certes que la formation professionnelle a bel et bien évolué depuis l’indépendance à nos jours : « Au lendemain de l’indépendance du pays, la formation professionnelle ne concernait pas plus de 1300 stagiaires formés en 1961. À partir de cette date, les départements ministériels à vocation technique ont créé leurs propres structures de formation et en 1974, l’Office de la Formation Professionnelle et de la Promotion du Travail (OFPPT) fut créé. La réforme de 1984 et la mise en place du niveau de technicien spécialisé en 1993 ont constitué des tournants majeurs dans l’évolution de la formation professionnelle. Elles ont permis de développer une offre de formation plus diversifiée et une capacité d’accueil élargie. De nouveaux modes de formation, formation par alternance ou par apprentissage, ont été mis en place respectivement en 1996 et en 2000 pour impliquer davantage les entreprises dans le processus de formation et de qualification des stagiaires. »

Quatre niveaux de formation ont ainsi été prévus avec à la clé les diplômes de spécialisation, de qualification, de technicien et de technicien spécialisé. Trois modes de formation ont également été introduits : résidentiel, alterné et par apprentissage.

Depuis 2000, rappelle le CSEFRS, la formation professionnelle a pris encore plus d’ampleur à travers la réforme de son système d’éducation et de formation (SEF) : « Les efforts consentis au cours des quinze dernières années ont permis au secteur de la formation professionnelle de prendre de l’ampleur, d’accompagner les stratégies de développement sectoriel, de préparer à l’emploi d’importants effectifs de jeunes, avec un focus particulier sur les femmes et les jeunes issus des milieux défavorisés. »

Le rapport cite d’autres avancées constatées au cours des dernières années, à commencer par l’augmentation de la capacité d’accueil des candidats et la diversification des filières de formation et des intervenants (OFPPT, entreprises, chambres de commerce, ministères…). La création d’un baccalauréat professionnel ainsi que le développement d’une offre de formation pour des métiers et des secteurs porteurs comme l’automobile et les énergies renouvelables ont également donné une image valorisante à la formation professionnelle dans notre pays.

Décalage entre l’offre et la formation

De façon générale, le rapport du CSEFRS juge l’offre de formation obsolète. Les niveaux proposés qui vont de la spécialisation au technicien spécialisé, « ont été bâtis sur la base d’une division du travail (ouvrier spécialisé OS, ouvrier qualifié OQ, technicien), laquelle n’a plus cours aujourd’hui dans la plupart des entreprises. Cela constitue un facteur d’inadaptation aux besoins de ces entreprises et un frein certain à l’insertion des lauréats. »

Un constat que partage le Haut-Commissariat au Plan. Dans son étude, « Formation et emploi au Maroc », publiée en mai 2018, le HCP montre, preuve à l’appui, le décalage existant entre l’offre de formation professionnelle et les besoins du marché : « Le chômage des diplômés de la formation professionnelle augmente de 21 % parmi les diplômés d’initiation professionnelle, à 26 % parmi les diplômés spécialisés à 29 % parmi les qualifiés et à près de 27 % parmi les techniciens spécialisés. Au total, le rendement externe de la formation professionnelle montre sans équivoque un niveau de performance problématique, aussi bien sur le plan qualitatif que quantitatif, comparé à celui de l’enseignement en général. » Le HCP n’hésite pas à parler de déclassement principalement dû à « la faible adéquation des diplômés à l’offre d’emplois » ainsi qu’à « la faiblesse du niveau et de la diversité de cette offre. »

Le rapport du CSEFRS, pour sa part, pointe du doigt d’autres dysfonctionnements structurels comme l’absence de passerelles entre la formation professionnelle et l’enseignement général, la multiplicité des modes de formation (dont certains ont montré leurs limites), une offre de filières de formation en obsolescence, un système d’orientation vers la formation professionnelle peu valorisant…

Il souligne également la faible préparation pédagogique des formateurs, le manque d’expérience en milieu professionnel, le manque de coordination entre les parties prenantes du secteur ainsi qu’un déphasage avec la réalité des besoins économiques et sociaux. Toutes ces problématiques se manifestent par des taux d’insertion et d’emploi bas comparativement à ceux de l’enseignement général.

Les pistes de réforme sont nombreuses et le rapport du CSEFRS apporte sa contribution pour chacune de ces failles en vue d’une réelle restructuration en profondeur de la formation professionnelle. Selon le Conseil, cela passera notamment par la mise à niveau des opérateurs chargés de la formation professionnelle ainsi que par l’arrimage des politiques de formation aux politiques de l’emploi. L’activation du rôle des régions dans le développement de la formation professionnelle sera également importante, de même que « l’engagement d’un véritable partenariat avec le monde économique dans le cadre d’une relation gagnant-gagnant », conclut le CSFRS. Vaste programme !

Hicham Houdaïfa

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