Export

Entretien avec Hassan Sentissi El Idrissi

« Les exportateurs et notamment les PME ont besoin d’un accompagnement pour pouvoir se positionner »

Entretien avec Hassan Sentissi El Idrissi, Président de l’Association marocaine des exportateurs (ASMEX)

Conjoncture : Dans un contexte de relance économique post-covid, l’export représente un levier de croissance stratégique pour le pays et les défis qui attendent les exportateurs marocains sont énormes. Quelles sont aujourd’hui les plus grandes difficultés rencontrées par les entreprises marocaines et quelle est la place des PME dans les exportations marocaines ?

Il est vrai qu’au cours de l’année 2021, nos exportations ont augmenté de 24,3 % par rapport à l’année 2020 et de 14,9 % par rapport à 2019 (année avant le Covid-19). Cette reprise a essentiellement concerné les phosphates et dérivés qui ont enregistré une croissance de 57,1 %, l’agriculture et agroalimentaire (+9,2 %), l’automobile (+15,9 %) et le textile et cuir (+21,6 %).

Néanmoins, force est de constater que, durant la même période, notre déficit commercial a augmenté de 25 %, et le taux de couverture s’est quant à lui, stabilisé à 62,1 %. Cette augmentation est due à une hausse de 24,5 % de la facture de nos importations.
Si la facture de nos importations constitue toujours un handicap pour le Maroc à travers, notamment, le renchérissement, durant les deux dernières années, des prix des intrants utilisés par plusieurs secteurs, le coût du transport et de la logistique a également été un facteur pénalisant pour toutes nos exportations, qui souffrent de la rareté de la capacité des navires et de la cherté du fret qui pèse toujours lourdement sur la compétitivité de nos exportations sur plusieurs marchés cibles.
Concernant les PME, qui représentent plus de 90 % de notre tissu économique, elles occupent une place prépondérante dans les exportations marocaines du fait qu’elles constituent, en dehors des grands secteurs, phosphates et automobile, des locomotives au niveau des autres secteurs (textile, cuir, agroalimentaire, NTIC…) à l’export.

Selon les derniers indicateurs de l’Office des Changes, le déficit commercial continue de se creuser vu que les importations augmentent plus vite que les exportations.

Est-il réellement possible d’arriver à trouver un équilibre entre les importations et les exportations afin d’inverser cette tendance qui devient de plus en plus structurelle ?

Je suis toujours parmi les défenseurs de l’équilibre de notre balance commerciale. Mais, si nous voulons aller plus loin dans notre analyse, il est judicieux de prendre en compte des éléments stratégiques. En effet, le Maroc est totalement dépendant de l’étranger pour ses besoins en énergie et vous n’êtes pas sans savoir où en sont les prix en raison de la conjoncture mondiale actuelle. J’espère que l’on puisse, dans le moyen ou le long terme, réduire notre facture énergétique et même devenir des exportateurs grâce à des projets structurants d’énergies renouvelables et aux découvertes de gisements de gaz. Le deuxième élément stratégique à prendre en compte est que le Maroc est en plein chantier, ce qui nécessite des importations de biens d’équipement dont la valeur est très importante. Et, enfin, nous continuons toujours d’exporter des produits en l’état brut avec une faible valeur ajoutée pour les réimporter après transformation à des prix beaucoup plus élevés.

À l’issue d’une réunion tenue en novembre 2021 avec le Ministre de l’Industrie et du Commerce, il a été convenu de mettre en place des fonds dédiés au développement des exportations, un comité de pilotage des exportations, de développer une plateforme nationale pour le e-commerce destiné à l’export et de conclure un contrat-programme avec l’ASMEX. Où vous en êtes aujourd’hui ?

Nous sommes en phase de discussion sur plusieurs projets avec le Ministère de l’Industrie et du Commerce. Je préfère y revenir dans un proche avenir.

Quels sont les défis et opportunités qu’offre le continent africain pour les entreprises marocaines exportatrices et quels secteurs pourraient lemieux développer ces marchés et tirer profit de la ZLECAf ?

On parle souvent de marché africain alors qu’en Afrique il y a plusieurs marchés qui ont des spécificités différentes. D’où la nécessité d’analyser chaque marché à part en attendant, bien entendu, la mise en œuvre de l’accord ZLECAf.

Aujourd’hui, tous les pays se précipitent pour se positionner en Afrique, Chine, Turquie… Bien qu’il y existe des opportunités à saisir, la concurrence est de plus en plus rude. Les exportateurs et notamment les PME ont besoin d’un accompagnement en matière de logistique, d’assurance… pour pouvoir se positionner.

En 2023, l’Union européenne projette de taxer les importations en fonction de leurs émissions de carbone et le Maroc, dont 65 % des exportations sont à destination de l’Europe, est concerné. Concrètement, quels sont les risques pour le pays ?

La décarbonation est un enjeu majeur pour l’avenir du Maroc comme elle l’est pour le reste du monde. Le pays s’est engagé, depuis des années, dans la dynamique mondiale de lutte contre le changement climatique afin de saisir les opportunités qui résultent notamment des actions de décarbonation.

Cette dernière est un des enjeux parmi d’autres de la compétitivité et de l’accès au marché européen, principal débouché des exportations marocaines, notamment après la mise en place de la taxe carbone. Dans ce cadre, la volonté politique est confirmée par la stratégie nationale de développement durable qui vise à assurer une transition progressive vers l’économie verte à l’horizon 2030, mais aussi par le plan climat 2020-2030 qui constitue un cadre de convergence des politiques sectorielles pour le développement d’une politique climatique à moyen et long terme.

Au niveau de l’ASMEX, nous avons entamé un processus de sensibilisation depuis quelques années déjà afin d’inciter les entreprises à se préparer. Une commission dédiée au sein de l’Association a été créée à ce sujet et nous avons signé des conventions avec des sociétés spécialisées pour accompagner les entreprises qui s’engageront dans le processus de décarbonation.

Les transactions commerciales avec la Russie et l’Ukraine représentent aux alentours de 3 % du commerce extérieur du Maroc (2020). Quelles conséquences peut avoir la guerre en Ukraine sur les exportations marocaines ?

Le conflit déclenché entre la Russie et l’Ukraine a et aura des répercussions sur l’économie mondiale, notamment sur le prix des matières premières et énergétiques, mais aussi à la suite de l’exclusion de la Russie du réseau Swift et de son isolement économique. L’impact de cette guerre sur le Maroc se fait déjà sentir à travers la flambée des cours du pétrole et des denrées alimentaires qui aggraveront le déficit budgétaire déjà élevé, estimé à 6,5 % du PIB cette année.

S’agissant de nos exportations, le marché russe constitue un débouché important pour nos agrumes et primeurs. Les risques de non-paiement et de transfert, les risques de change, les perturbations des chaines logistiques, le déséquilibre entre nos exportations et nos importations en provenance de ce marché… se répercuteront sur tous nos exportateurs concernés par cette destination.

Dans une récente déclaration, vous avez indiqué que l’économie chinoise constitue une aubaine pour les exportateurs marocains qui cherchent de nouveaux horizons de développement. Quelles sont ces opportunités ?

Effectivement, le marché chinois présente des opportunités énormes pour plusieurs produits exportables. Si je prends le cas des produits de la mer par exemple, le marché chinois peut absorber toutes nos exportations. Mais le problème que nous avons réside dans la disponibilité des ressources pour proposer des produits exportables. Encore faut-il maitriser l’accès au marché pour saisir ces opportunités.

Quels sont aujourd’hui les dispositifs d’accompagnement dédiés à l’export et quels sont les avantages fiscaux pour les exportateurs ?

Malheureusement, il n’y a pas actuellement de dispositifs d’accompagnement à l’export ni d’avantages fiscaux.

Pouvez-vous nous parler de la feuille de route de l’ASMEX pour 2025 ?

La feuille de route de l’ASMEX est basée sur une « Approche Globale & Engagée » au Service de l’export marocain. Elle se veut un écosystème orienté « export plus » qui va agir notamment sur plusieurs aspects. En premier lieu, augmenter la compétitivité de nos exportations en agissant sur l’ensemble des facteurs et en proposant des solutions visant à réduire le poids des charges pour les exportateurs. En deuxième lieu, nous voulons agir pour améliorer la valeur ajoutée des produits exportés, promouvoir des labels qui créeront une différence par rapport aux concurrents en tenant compte de la qualité des produits, de la traçabilité, de la durabilité… et, enfin, assurer une promotion axée sur l’augmentation des parts de marché ainsi que sur la diversification du panier et des marchés.

Le troisième aspect est la logistique. Lorsque celle-ci est abordée pour le développement des flux marchands de nos entreprises, force est de constater qu’elle continue de peser lourdement sur leurs trésoreries. Or, on ne peut être compétitif sur un marché si nous continuons à être pénalisés par une non-maîtrise de notre supply chain en matière de coût, de délai, de formalités et démarches administratives ou encore de non-disponibilité et parfois de non-adaptation des horaires de travail.

Dans cet esprit, notre cheval de bataille est de contribuer à offrir avec nos partenaires et l’ensemble des acteurs une logistique optimisée qui contribuera à l’amélioration de la compétitivité de nos exportations sur les marchés extérieurs : en allant dans une amélioration continue des services proposés aux exportateurs en se basant sur les attentes du terrain afin de mieux y répondre ; et en assurant une proximité afin de créer une dynamique nationale et régionale et de mettre sur les rails de l’export de nouveaux exportateurs potentiels. Nous nous inscrivons dans ce cadre dans la lignée du Nouveau Modèle de Développement qui prévoit de porter le nombre d’exportateurs de 6 000 à 12 000 à l’horizon 2035.

Un dernier mot sur la nouvelle version de la plateforme e-xportMorocco.com que l’AMSEX a lancé en janvier 2022 ?

Outre son nouveau design moderne et épuré, la nouvelle interface e-xportMorocco offre désormais un accès facile au catalogue des produits et des services exportables et un processus de mise en relation simplifié et 100 % digital à travers les demandes de devis en ligne et les demandes de rencontres B2B. Elle est disponible en français et en anglais pour une meilleure visibilité et accessibilité.

Mise en ligne en 2017 à l’initiative de l’ASMEX, la plateforme e-xportMorocco a été pensée et réalisée comme une véritable vitrine de promotion virtuelle de l’offre exportable nationale. Les membres peuvent y exposer leurs produits, afficher leurs dépliants et leurs contacts et recevoir des commandes des visiteurs. Ces derniers, pour leur part, ont la possibilité d’effectuer des recherches multicritères par secteur d’activité, par type de produit, par région, par ville ou par raison sociale pour trouver la réponse à leurs besoins en ligne.

Propos recueillis par Zineb Jamaleddine

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