État des lieux des ressources en eau au Maroc

Classé parmi les pays à stress hydrique élevé, le Maroc, s’est engagé, depuis des décennies, dans la gestion de ses ressources en eau en construisant de grandes infrastructures hydrauliques pour répondre à ses besoins ménagers, industriels et agricoles. Aujourd’hui, face à la raréfaction de ces ressources, des programmes sur le court et le long terme ont été lancés en vue d’assurer sa sécurité hydrique pour les futures générations. Éclairage.

Changement climatique, raréfaction des ressources en eau, accentuation des phénomènes climatiques extrêmes, succession de période de sécheresse et répartition disparate de la pluviométrie entre les régions… sont autant de paramètres qui mettent aujourd’hui à mal les ressources en eau au Maroc et menacent la sécurité hydrique du pays.

À cela s’ajoutent les problématiques de surexploitation des nappes souterraines, la croissance démographique et urbaine, la littoralisation, le développement des activités économiques… Tout cela fait que la demande est de plus en plus importante aussi bien pour l’alimentation en eau potable que pour l’irrigation. Selon le rapport publié par la Banque mondiale en 2017 sur la gestion de la rareté de l’eau en milieu urbain au Maroc, d’ici 2050, dans l’hypothèse où la population atteindrait 43,7 millions d’habitants et où aucun autre changement ne se produit au niveau de la disponibilité des ressources en eau (changement climatique), la dotation hydrique atteindrait 510 m3 par habitant et par an d’ici 2050, plaçant le Maroc au-dessous du niveau de « stress hydrique extrême » défini par les Nations Unies. Un scénario qui fait froid dans le dos !

Toujours selon le rapport de la Banque mondiale, la disponibilité en eau au Maroc est passée de 3 500 m3 par personne et par an en 1960 (pour une population de 12,3 millions d’habitants) à 731 m3 par personne et par an en 2005 (pour une population de 30,4 millions d’habitants). En 2015, ce chiffre se réduit encore pour atteindre 645 m3, un niveau bien en dessous du « niveau de pauvreté hydrique » de 1 000 m3 par personne et par an.

Selon la Banque mondiale, la disponibilité en eau au Maroc est passée de 3 500 m3 par personne et par an en 1960 (pour 12,3 millions d’habitants) à 731 m3 par personne et par an en 2005 (pour 30,4 millions d’habitants).

Stress hydrique : une menace prise très au sérieux

Pour pallier ce stress hydrique, qui augmente et continuera d’augmenter sous l’effet de la demande croissante en eau et du climat, le Maroc a engagé, depuis plusieurs années, de nombreuses restructurations institutionnelles. Il a ainsi mis en place une politique de mobilisation et de maîtrise de l’eau, en particulier via la politique des barrages. Différentes mesures ont en outre été adoptées, notamment la gestion décentralisée par bassin hydrographique, l’optimisation du nexus eau-énergie, la mise en place de systèmes d’information et de dispositifs de gestion des risques, l’intégration du paradigme eau dans les politiques sectorielles, l’ouverture du secteur aux partenariats public-privé ou encore la recherche d’eaux non conventionnelles, dont le dessalement de l’eau de mer et la réutilisation des eaux usées.

Dans cette même perspective, le Maroc a élaboré le Programme National d’Approvisionnement en Eau Potable et l’Irrigation 2020-2027 (PNAEPI 20-27), lancé le 13 janvier 2020 par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, ainsi que le Plan National de l’eau 2020-2050. Le premier a pour objectif de sécuriser l’eau potable et l’irrigation à court terme tandis que second vise à mettre en œuvre des solutions à plus long terme pour garantir l’approvisionnement durable en eau du pays. Représentant un coût de 115,4 milliards de dirhams, le PNAEPI 20-27 a vocation à accélérer les investissements dans le secteur de l’eau en vue de sécuriser l’approvisionnement en eau potable et de consolider les acquis de l’agriculture irriguée.

Il s’articule autour de cinq principaux axes : l’amélioration de l’offre hydrique, la gestion de la demande et la valorisation de l’eau, le renforcement de l’approvisionnement en eau potable en milieu rural, la réutilisation des eaux usées traitées et, enfin, la communication et la sensibilisation.

« Le Maroc a connu des évolutions positives et importantes, tant sur le plan juridique, institutionnel et programmatique, et la question de l’eau est reconnue comme une priorité, ce qu’attestent plusieurs discours de Sa Majesté le Roi. De ce fait, il y a une quasi-généralisation de l’accès à l’eau y compris dans le milieu rural. La question des ressources en eau a longtemps été abordée selon une approche techniciste, mais vu les enjeux et la nature intrinsèquement sociale, économique et politique des solutions, la manière de gérer et d’appréhender la question de l’eau a évolué. Nous sommes ainsi passés d’une action centralisée basée sur l’acte unilatéral à une nouvelle action marquée par l’arrivée de nouveaux acteurs, à savoir la société civile et le secteur privé. Le Maroc a une grande expertise dans la matière, qu’il partage avec d’autres pays notamment avec le continent africain », explique Houria Tazi Sadeq, Docteur d’État en droit, Présidente de la Coalition Marocaine pour l’Eau et Gouverneur au sein du Conseil mondial de l’eau. « Aujourd’hui à côté des avancées enregistrées dans ce secteur, la dimension temps et temporalité est importante. Nous devons être davantage dans l’anticipation c’est pourquoi nous saluons les mesures d’anticipation programmées actuellement ainsi que le fait d’intégrer le paradigme changement climatique qui invite aux actions urgentes et rapides », poursuit Houria Tazi Sadeq.

Une pluviométrie imprévisible

Actuellement, au Maroc, les ressources en eau sont évaluées à 22 milliards de m3 par an répartis entre l’eau de surface (18 milliards de m3) et l’eau souterraine (4 milliards de m3). Malgré le retard de précipitations constaté en début d’année, les apports d’eau enregistrés ont amélioré le niveau de remplissage des barrages qui a atteint, à l’heure actuelle, un taux moyen de 51,3 % à l’échelle nationale soit une réserve de 8,27 milliards de m3. À titre de comparaison, en 2020, le taux moyen de remplissage des barrages était de 46,4 % et la réserve se situait à 7,24 milliards de m3.

En ce qui concerne le volet de la généralisation de l’eau potable, à fin 2020, l’Office National de l’Électricité et de l’Eau Potable (ONEE) a produit un volume de plus de 1 251 millions de m3, dont 68 % à partir des ressources superficielles, 31 % à partir des ressources souterraines et environ 1 % par dessalement d’eau de mer.

Pour rappel, l’ONEE dispose d’une capacité de production de 6,7 millions de m3 par jour à travers 1 800 puits et forages et 88 stations de traitement, dont 6 stations de dessalement et 10 stations de déminéralisation). Son système de transport (conduites de production) s’étend sur une longueur de près de 13 350 km de canalisations.

D’autre part, en 2020, l’Office a géré le service de distribution d’eau potable dans 749 villes et centres et a ainsi totalisé 2,4 millions d’abonnés desservis à travers des réseaux cumulant un linéaire de 60 280 km.

« L’Office équipe en priorité les ressources en eau superficielles ou non conventionnelles pour épargner les nappes considérées comme des ressources stratégiques. Tous ces efforts ont permis d’assurer l’accès à l’eau potable à l’intégralité des populations urbaines et à 97,8 % des populations rurales, et ce, malgré les années de sécheresse sévères qui se sont succédé. Quant au secteur de l’assainissement liquide, nous avons réalisé de nombreuses installations. Ainsi, le nombre de villes et centres que nous gérons a atteint 142 cumulant une population de près de 5,8 millions d’habitants. Le nombre de stations d’épuration dont nous disposons a atteint 119 pour une capacité d’épuration globale de 450 405 m3/jour », précise Abderrahim El Hafidi, Directeur général de l’ONEE.

Ce potentiel reste cependant menacé par l’effet du changement climatique, mais aussi par le développement économique et social que connaît le Maroc et qui engendre une forte demande en eau. Cette demande concerne notamment l’alimentation en eau potable des populations urbaines et rurales, l’approvisionnement en eau des industries et des établissements touristiques et l’irrigation (périmètres de grande hydraulique [GH], de petite et moyenne hydraulique [PMH] et irrigation privée [IP]). Le plus grand consommateur en eau étant le secteur agricole.

D’après les chiffres communiqués par le Ministère de l’Équipement, du Transport et de la logistique de l’eau, en 2020, la demande en eau agricole a été estimée à 14,5 milliards de m3 alors que la demande en eau potable, industrielle et touristique a été évaluée à près de 1,75 milliard de m3.

« L’ensemble des études réalisées pour l’évaluation de l’impact du changement climatique sur les ressources en eau, aussi bien à l’échelle nationale qu’à l’échelle des bassins hydrauliques, s’accordent sur une diminution des précipitations moyennes annuelles à l’horizon 2050 au niveau des bassins du Nord avec des variations importantes allant de -5 % à -35 % selon la région. Pour les bassins du Sud et du Centre-Est (Ziz-Guir-Rhéris, Souss-Massa, Draa-Oued Noun et Sakia El Hamra et Oued Eddahab), les modèles climatiques présentent une certaine divergence concernant le sens et l’amplitude du changement, et ce, quels que soient le scénario et l’horizon avec toutefois une prédominance d’une certaine diminution. Sur la base des résultats de ces études et en tenant compte des efforts déployés à l’échelle internationale pour atténuer les effets du changement climatique, les documents de planification ont pris comme hypothèse une réduction de près de 15 % des ressources en eau mobilisées à l’horizon 2050 », explique Abdelkader Amara, Ministre de l’Équipement, du transport, de la logistique et de l’eau.

En 2021, la pluviométrie a certes été plus clémente avec une répartition équilibrée des pluies dans toutes les régions, en particulier le Nord. Cela permet donc au pays de couvrir les besoins en eau pour l’année 2021 et une bonne partie de 2022.

Mais la soif guette. En octobre 2020, suite à la baisse des ressources hydriques dans la région, l’Agence du Bassin Hydraulique de Souss-Massa et Draâ (ABHSMD) a lancé une alerte. Les communes d’Agadir, Dchira, Inzegane, Ait Melloul, Aourir, Drarga et la station balnéaire de Taghazout ont dû ainsi subir des coupures d’eau. Une situation qui risque de se répéter à l’avenir et qui nécessite la mise en place d’actions urgentes et rapides.

« L’action territorialisée, décentralisée et de proximité est très importante, car prendre des décisions identiques pour le Sud, le Nord, l’Est et l’Ouest, est réducteur. Nous avons trois bassins hydrographiques qui reçoivent les deux tiers de l’eau, tandis que les autres n’en reçoivent qu’un tiers », souligne Houria Tazi Sadeq. Elle insiste par ailleurs sur la nécessité d’impliquer l’ensemble des parties prenantes autour de la question de l’eau qui « n’est pas l’apanage des scientifiques et des techniciens ». Selon elle, « il devient nécessaire de revoir les contenus des formations pour y intégrer des curricula sur le financement, la gouvernance, la démographie, la sociologie, la migration, la santé, l’énergie, la paix…, afin de disposer d’autres profils à même de prendre en charge les nouveaux métiers de l’eau ».

Notre experte insiste également sur la nécessité de « quantifier le coût de raréfaction, le coût de l’inaction, mais aussi le coût sur l’environnement et la santé ». Houria Tazi Sadeq. Houria Tazi Sadeq met enfin l’accent sur l’importance de la sensibilisation : « Quand on parle de l’usager de l’eau, on parle de l’agriculteur, de l’industriel, des acteurs travaillant dans le secteur touristique, au final de toutes les composantes consommatrices d’eau qui sont nécessaires à l’économie. La sensibilisation et l’éducation des citoyens sont également très importantes, car, en définitive, ce sont eux qui sont responsables de ce qu’elle advient. Il suffirait de leur montrer le chemin pour leur faire parvenir l’eau jusqu’à eux et l’impact que cela pourrait avoir sur leur vie si cette ressource venait à disparaitre », conclut-elle.

Dounia Zineb Mseffer

Pénurie d’eau et pertes économiques
Selon le rapport de la Banque mondiale, « Au-delà des pénuries, la sécurité de l’eau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord », publié en 2017, la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) est, de toutes les régions du monde, celle où les ressources en eau sont les plus rares. Plus de 60 % de sa population vit dans des zones affichant un stress hydrique élevé ou très élevé au niveau des eaux de surface, contre environ 35 % à l’échelle mondiale. Plus de 70 % du PIB de la région émane de zones caractérisées par un très fort stress hydrique, contre environ 22 % en moyenne à l’échelle mondiale. Aussi, toujours d’après le rapport, les pays qui ne parviennent pas à assurer la sécurité de l’eau ne peuvent pas exploiter pleinement leur potentiel de croissance, augmentent leur exposition à des chocs hydrologiques et peuvent même aggraver la fragilité sociale et politique. Les pertes économiques qui devraient résulter des pénuries d’eau liées au climat sont plus importantes dans la région MENA que partout ailleurs et devraient représenter, selon les estimations, entre 6 % et 14 % du PIB à l’horizon 2050.

Articles à la une