Entretien avec Saloua Karkri Belkeziz

« Stopper l’hémorragie des compétences marocaines est un véritable programme de gouvernement »

Entretien avec Saloua Karkri Belkeziz, Présidente de la Fédération Marocaine des Technologies de l’Information, des Télécommunications et de l’Offshoring (APEBI)

Conjoncture : L’APEBI, conjointement avec l’ANAPEC, a décidé de lancer un programme de promotion de l’emploi salarié pour faire face à la fuite des cerveaux. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? 

Saloua Karkri Belkeziz : Le CQP (Certificat de Qualification Professionnelle) permet d’apporter une réponse immédiate aux besoins identifiés au sein des entreprises. Basée sur la transmission de compétences spécifiques, cette certification donne toutes les chances d’accéder à un métier et à un poste. Suivre une formation en vue de décrocher un CQP, c’est l’assurance d’acquérir des aptitudes professionnelles reconnues par des professionnels pour des professionnels. En ce qui concerne le profil de « Développeur en nouvelles technologies », le CQP cible les jeunes issus du système scolaire et universitaire (Bac +3) diplômés des filières scientifiques, demandeurs d’emploi et inscrits à l’ANAPEC. Le CQP sanctionne un parcours de neuf mois en alternance entre stages en entreprise et formation présentielle et à distance, avec deux rentrées par an. L’opération sera lancée sur les 12 régions, mais cinq sont prioritaires pour un démarrage rapide (Casablanca Settat, Rabat-Salé Kénitra, Souss Massa, Fès, Meknès et Nord).

Je voudrais toutefois préciser qu’il faut rester modeste en ce qui concerne l’initiative de l’APEBI. Ce n’est pas la panacée qui va résoudre le fléau de la fuite des cerveaux. Il s’agit d’une mesure destinée à faire face à un problème spécifique conjoncturel, en l’occurrence de la reconversion rapide et à coût relativement faible de jeunes qui ont les dispositions pour intégrer le secteur. Nous augmentons ainsi l’offre de développeurs informatiques, mais, en fait, nous n’avons rien fait pour les retenir. 

Pensez-vous que la simplification et l’élargissement du visa dédié aux « talents étrangers », tel que le Visa French Tech, risquent d’accélérer ce phénomène ? Existe-t-il une stratégie équivalente visant à faciliter la venue des talents internationaux au Maroc ?

Avec l’ANAPEC, nous avons réfléchi à cette question et avons opté pour une mesure intermédiaire et moins radicale que nous avons mise en place rapidement. L’Agence apportera dorénavant plus de flexibilité au processus de recrutement des compétences étrangères dans le marché IT en érigeant les Bac+5 en informatique comme profils rares ou métiers sous tension. Concrètement, la procédure de délivrance de l’attestation d’activité par l’ANAPEC bénéficiera d’une réduction des délais de traitement à 48 h (20 jours ouvrables initialement) et sera couplée à une dispense de diffusion de l’appel à candidatures. À noter également une diminution des frais de traitement à 1 500 dirhams par dossier de salarié étranger, plafonné à cinq recrues pour le même emploi-métier par entreprise et par an. Le souci était aussi de répondre à la demande des employeurs qui souhaitent embaucher des stagiaires étrangers en projet de fin d’études ayant donné satisfaction après un parcours réussi au sein des organismes de formation marocains.

Quelles seraient les solutions pour stopper l’hémorragie des compétences marocaines ?

Stopper l’hémorragie des compétences marocaines est un véritable programme de gouvernement avec ses facettes politiques, sociales et économiques. Parce que, si vous avez réussi à garder la « tête », c’est que les jambes se portent bien et que la base de la pyramide est assez solide. La solution la plus ultime est l’instauration du nouveau modèle économique, avec un secteur privé locomotive du développement. Mais cela implique, bien sûr, un système éducatif performant, pour que l’on n’ait plus envie de partir pour assurer l’avenir de ses enfants ; un système de santé efficace inspirant la confiance des Marocains et accompagné de couvertures médicales généralisées ; un système fiscal équitable et une concurrence réglementée permettant de garantir la réussite des initiatives privées. Et il existe bien d’autres axes encore dont je ne citerai que la consolidation de l’évolution vers l’égalité des genres et la parité, car il s’agit de l’un de mes leitmotivs.

Le Maroc, je crois, s’est engagé dans cette voie avec l’avènement d’institutions dont le but est de rationaliser et structurer l’espace de l’initiative privée. Je pense au Conseil de la Concurrence qui vient d’être réactivé et dont je suis fière de faire partie. Je pense également à l’ADD, l’Agence pour le Développement du Digital, qui doit transcender son rôle sectoriel en un rôle transversal.

Je voudrais en outre insister sur l’opportunité que nous donne le digital de disrupter les méthodes de production et de commercialisation et de faire exploser tous les secteurs. Il ne sera pas absurde de viser le chiffre de 50 millions de touristes pour la seule ville de Marrakech. Il est plausible de faire d’El Jadida le grenier du monde de l’agriculture bio… Lorsque le Maroc aura réussi sa transformation digitale et la restructuration de l’espace de l’entreprise privée et qu’il offrira des conditions de travail dignes, des projets attractifs, des rémunérations convenables, une qualité de vie… Tous les motifs qui justifient la fuite des cerveaux vont s’estomper d’eux-mêmes.

 

Propos recueillis par Dounia Z. Mseffer

 

L’alliance APEBI et ANAPEC pour contrer la fuite des cerveaux. 

Face au manque de ressources humaines dans le secteur des nouvelles technologies au Maroc et pour lutter contre la fuite des cerveaux, l’ANAPEC et l’APEBI ont décidé de mettre en place un programme de promotion de l’emploi salarié. Dans un premier temps, le digital et l’informatique seront reconnus comme métiers sous tension, une nouvelle offre de formation gratuite sera lancée au profit des diplômés marocains bac+3 des filières scientifiques et, enfin, les procédures de recrutement des ingénieurs des pays d’Afrique et d’Europe seront assouplies. De ce fait, les délais d’obtention du visa de contrat de travail ont été réduits à 48 h. Pour obtenir l’attestation d’activité de l’ANAPEC et le visa du Ministère du Travail, un processus bien déterminé doit être suivi sur le site « taechir travail.gov.ma ». La facturation pour ces catégories de recrutement est passée à 1 500 dirhams contre 5 000 dirhams auparavant.

En ce qui concerne le volet formation, le Certificat de Qualification Professionnelle (CQP) de développeur en nouvelles technologies a été lancé. Il s’agit d’une formation financée à hauteur de 24 000 dirhams par l’ANAPEC. Cette dernière s’étale sur neuf mois dont six passés en formation théorique en présentiel et/ou à distance et trois au sein d’une entreprise adhérente au dispositif.

Le CQP sera dispensé dans les 12 régions marocaines et sera initié en priorité à Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra, Souss-Massa, Fès-Meknès et Tanger-Tétouan-Al Hoceima.

Au total, selon les chiffres de l’ANAPEC, 2 000 diplômés bac+3 scientifiques seront disponibles immédiatement. L’objectif affiché par l’APEBI est de former 6 000 ingénieurs. La sélection des candidats, le suivi de l’insertion des bénéficiaires, la certification des centres de formation et des formateurs ainsi que la remise aux lauréats des certificats de qualification professionnelle seront assurés par l’ANAPEC en collaboration avec des centres de formation pour les développeurs, à l’image du programme 10 000 codeurs. De son côté, l’APEBI sera en charge de la validation des programmes des formateurs, des tuteurs et des stagiaires, de la certification des centres de formation et de leurs formateurs et, enfin, de la délivrance du certificat de qualification professionnelle, conjointement avec le centre partenaire.

 

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