Entretien avec Saïd Rkaibi, Fondateur et PDG du Groupe Medtech

« La donnée est au cœur de toutes les préoccupations »

 

Comment définiriez-vous l’évolution de la transformation numérique au Maroc ?Nous sommes dans un secteur qui évolue beaucoup et rapidement. Auparavant, nous parlions de NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication) et, maintenant, de IT (technologies de l’information). En réalité, il s’agit de technologies tout court : le software devient central partout. Par exemple, dans le secteur automobile, la voiture ressemble de plus en plus à un téléphone. Sur une Tesla vous téléchargez des mises à jour avec la même fréquence que sur un iPhone pour optimiser son fonctionnement : c’est le software qui gère le véhicule et ses performances. D’une manière générale nous sommes en train d’ôter de l’intelligence des mécanismes (mécaniques, hydrauliques, électriques, électroniques, etc.) pour l’intégrer dans le software. Tel un cerveau humain, le software contrôle, commande, pilote, optimise tout, d’où l’émergence des « Xtech », « Fintech », « Agritech », « Cartech », etc.

 

Quels sont les enjeux de cette transformation pour les différents secteurs ?

 

Ces nouvelles approches créent de nombreuses opportunités qui peuvent modifier en profondeur les usages et les modèles économiques. Pour garder l’exemple de l’industrie automobile, on peut se demander qui seront les clients des constructeurs automobiles de demain. Probablement pas le consommateur final ! Ce sont de nouveaux acteurs tels que Uber, Lyft ou ZipCar, pour ne citer qu’eux, qui vendront l’usage des véhicules au consommateur final.
Ces nouveaux acteurs ont changé les règles de mise en relation entre le client et le fournisseur et ont ainsi complètement transformé le comportement des consommateurs. Les fabricants sont donc en train de perdre le contact direct avec le consommateur final. Aujourd’hui, les jeunes qui démarrent dans la vie active n’achètent plus systématiquement une voiture, mais son usage. Cette transformation impose aux entreprises de tous les secteurs de revoir leur modèle.

 

 

Où en sont les entreprises marocaines dans la prise en considération de ces enjeux ?

 

Il existe une forte prise de conscience au niveau des directions générales des grandes entreprises. Pour certaines, cela s’exprime par une recherche de performance et d’excellence. Pour d’autres, celles qui craignent d’être cannibalisées par de nouveaux acteurs, il s’agit de réagir face à une menace.

 

 

Quel secteur est le plus avancé au Maroc ?

 

Le secteur bancaire est aujourd’hui le plus avancé. De grands acteurs bien établis ont été bousculés par des sociétés proposant des services compétitifs tels que PayPal, pour le paiement ou d’autres dans le crowdfunding, le peer-to-peer lending, etc. Face à ces nouveaux acteurs de la fintech (finance + technologie), les banques ont engagé des programmes de transformation qui mettent le client au cœur de leur stratégie et qui s’inspirent des acteurs technologiques tels que Google ou Apple avec des approches agiles, des organisations en tribus, et une utilisation optimale de toutes les données, tant internes qu’externes. Leur transformation ne fait que commencer, car les innovations sont régulières et de nombreux flux échappent déjà à leur contrôle : transferts d’argent, paiements de factures, etc.

 

Pourquoi ces nouveaux acteurs ont-ils du succès ?

 

Nous sommes face à un changement générationnel important : les « millenials » ou « digital natives », qui sont nés avec un téléphone mobile entre les mains, ont des habitudes de consommation très différentes de celles des générations précédentes. C’est valable également pour leur manière de travailler et de réfléchir. Dans 2 à 3 ans, ils constitueront plus de 40 % des clients et des salariés des entreprises. Il est donc logique que les nouveaux services qui répondent aux besoins de cette génération, que ce soit en matière de contenu ou de mode de consommation, rencontrent du succès auprès d’eux. Les entreprises n’ont pas d’autres choix que d’épouser le comportement de leurs clients.

 

En dehors des banques, où en sont les autres secteurs ?

Parmi les autres secteurs, peu sont en avance dans ce domaine. Le commerce est en train d’évoluer, mais plutôt lentement. L’offre e-commerce sur le marché marocain n’est pas assez importante pour créer une dynamique.

L’aspect juridique constitue encore un point faible de la vente à distance. Le consommateur a besoin d’être protégé par un cadre juridique qui régule sa relation avec le marchand et lui permet de se rétracter et d’être remboursé aisément. Le consommateur a également besoin d’être protégé par sa banque pour le prémunir contre toute utilisation frauduleuse de ses moyens de paiement. Aux États-Unis et en Europe, lorsque vous achetez un produit sur Internet, vous êtes totalement en confiance, car vous savez que vous pouvez le rendre et être remboursé sans aucun problème. Et si votre compte est débité injustement, vous faites une réclamation à votre banque : votre compte sera alors immédiatement crédité. La banque se charge de la suite.

 

Du côté du secteur public, comment jugez-vous la transformation des administrations ?

 

À vrai dire, l’administration a pris conscience très tôt des enjeux de la transformation digitale en termes de transparence, de productivité et d’amélioration de l’expérience citoyen/administration. Dans un premier temps, cela s’est traduit par la dématérialisation de certains services. Le Maroc a été parmi les premiers à dématérialiser les services douaniers à travers la mise en place du système BADR et d’autres services E-gov. Aujourd’hui, nous avons tous pu constater, l’accélération de la transformation digitale de la Direction des Impôts qui offre la possibilité aux entreprises de dématérialiser leurs déclarations et de payer en ligne. Cela permet de fluidifier les actes, de mieux les contrôler et de prévenir la fraude.

 

Cette transformation digitale relève d’initiatives isolées de certaines administrations et ne s’inscrit pas dans le cadre d’une stratégie globale incluant une coordination et une gouvernance de la stratégie E-gov du Maroc. La coordination de l’ensemble des services de l’Administration, l’ouverture et la communication des différents systèmes, ou encore la mise en place d’une plateforme de e-services aux usagers sont autant de mesures qui inscriraient l’administration marocaine dans un cercle vertueux avec plus de transparence et une meilleure qualité des services rendus aux citoyens.

Propos recueillis par Thomas Brun

 

Retrouver l’intégralité de cet entretien dans le prochain numéro de Conjoncture à paraître en avril!

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