Entretien avec Saaïd Amzazi

« L’ambition du nouveau système d’orientation est de revaloriser le parcours de formation professionnelle »

Entretien avec Saaïd Amzazi, Ministre de l’Éducation Nationale, de la Formation Professionnelle, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique

Conjoncture : Le plan d’action relatif à la formation professionnelle a notamment pour objectif de moderniser les espaces de formation et de créer de nouvelles générations d’établissements : pouvez-vous nous donner plus de détails ?

La feuille de route relative au développement de la formation professionnelle, présentée le 4 avril 2019 devant Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, vise la mise à niveau profonde du dispositif de formation professionnelle en vue d’accompagner le développement économique du Royaume, la compétitivité des entreprises et l’amélioration de l’insertion professionnelle des jeunes, tout en faisant des ressources humaines qualifiées un avantage compétitif.

La feuille de route porte, entre autres, sur la mise en place de nouvelles générations d’établissements à savoir des Cités des Métiers et des Compétences (CMC) qui sont des structures multisectorielles et multifonctionnelles appelées à devenir un levier stratégique de la compétitivité ainsi qu’un facteur majeur d’insertion dans la vie active pour les jeunes.

Ces nouvelles cités, au nombre de 12 (chaque région sera dotée d’une CMC), privilégient des formations qui répondent aux spécificités et aux potentialités de chaque région, à la fois dans les métiers liés aux domaines d’activités porteurs de l’écosystème dans lequel elles s’implanteront, mais aussi dans les métiers du futur tels que le Digital-Offshoring, l’intelligence artificielle et l’industrie propre. Elles comportent des structures spécifiques à l’instar des chaines de production pédagogiques, des centres de simulation et des halls technologiques, de façon à recréer l’environnement professionnel nécessaire à l’acquisition des compétences s’inscrivant dans la pratique réelle d’un métier. Elles fonctionneront sur la base du principe de mutualisation dans un esprit d’optimisation des ressources disponibles, notamment en ce qui concerne les plateformes numériques, les centres de langues, les Career Centers, les bibliothèques et médiathèques, les internats ou encore les terrains de sport.

Un modèle innovant a été adopté pour la gouvernance de ces nouvelles cités dont la gestion est confiée à une société anonyme, créée à cet effet, avec un conseil d’administration présidé par les professionnels et au sein duquel siègent les représentants de l’État et des conseils régionaux.

À cet égard, trois CMC ouvriront leurs portes au titre de la rentrée 2021 dans les régions de Souss-Massa, de l’Oriental et de Laâyoune-Sakia El Hamra. Les autres CMC sont en cours de construction et seront opérationnelles pour les rentrées 2022 et 2023.

Le financement du programme des Cités des Métiers et des Compétences, qui nécessite une enveloppe de 3,6 milliards de dirhams, sera supporté par le Fonds Hassan II pour le développement économique et social à hauteur de 2 milliards de dirhams et le reste par le Budget Général de l’État et par les conseils régionaux. Les sociétés de gestion qui vont assurer la gestion de ces établissements sont en cours de création.

Parallèlement aux CMC, afin d’accompagner les stratégies sectorielles, le Ministère a mis en place une dizaine d’établissements, à gestion déléguée, dans les secteurs de l’aéronautique, de l’automobile, du textile-habillement et des énergies renouvelables. Ces instituts ont montré leur efficacité en matière d’adéquation formation-emploi.

Ils constituent également une nouvelle génération d’établissements dont la gestion est confiée à la branche professionnelle concernée dans le cadre du partenariat public-privé. Le taux d’insertion des lauréats de ces établissements avoisine les 100 %.

La création de ces instituts a principalement été financée dans le cadre d’un appui de l’Agence française de développement (pour l’IMA et l’IFMIA notamment) ainsi qu’avec la contribution de l’Union européenne pour les IFMEREEs (qui bénéficient d’une subvention de l’Union européenne de 10 millions d’euros, d’un prêt de 10 millions d’euros accordé par l’AFD ainsi que de l’appui technique d’autres partenaires européens).

D’autres instituts sectoriels sont en cours de création selon le même modèle pour d’autres secteurs tels que l’industrie pharmaceutique, l’eau et l’assainissement, le transport et la logistique, le BTP…, et ce, dans le cadre du budget général de l’État ou dans le cadre du Compact II du Millenium Challenge Corporation.

Afin de fédérer et structurer ces actions, le premier institut national de formation de formateurs et de tuteurs, en cours de construction, verra le jour prochainement à Tamesna. Opérationnel tout au long de l’année, cet institut permettra de dispenser une formation à plus de 2 300 bénéficiaires.

Qu’en est-il du grand chantier majeur, à savoir la restructuration de l’ensemble du portefeuille des filières et la nouvelle approche de formation et d’orientation ?

Depuis l’adoption de la feuille de route, le Ministère a entamé des actions portant notamment sur le développement d’un nouveau modèle d’ingénierie de formation souple, flexible et dynamique qui s’appuie sur un cadre méthodologique et des guides d’accompagnement. Ce dispositif vise à harmoniser et à assurer la cohérence de l’offre de formation, tant nationale que sectorielle. L’objectif est aussi de favoriser le rapprochement entre l’offre et la demande qui connait des mutations profondes imposant dès lors de nouvelles exigences en matière d’emplois.

C’est dans ce cadre qu’un travail important a été entamé après concertation avec les professionnels. Ces derniers sont d’ailleurs fortement impliqués dans ce chantier d’actualisation du portefeuille des formations dispensées.

Actuellement, plus d’une centaine de programmes sont en cours de développement/adaptation partant des besoins des professionnels, sachant qu’il existe déjà 180 programmes disponibles couvrant plusieurs secteurs de formation.

Plusieurs filières vont disparaître, car elles ne sont plus adaptées aux exigences du marché de l’emploi. D’autres vont être introduites dans le système pour couvrir les nouveaux secteurs économiques tels que le digital et l’intelligence artificielle.

Ce rapprochement entre l’offre et la demande va permettre sans nul doute une meilleure prise en charge des besoins des entreprises, mais aussi une meilleure insertion des lauréats sur le marché du travail.

Il est également important d’introduire des compétences clés ou transversales dans les cursus de formation. En effet, actuellement, les compétences techniques seules ne suffisent plus : les jeunes ont aussi besoin d’acquérir un savoir-être qui englobe plusieurs compétences, dont la communication, l’esprit d’initiative, la capacité d’adaptation…

Par ailleurs, de nouvelles approches pédagogiques seront introduites dans le système en passant par l’usage des nouvelles technologies et par la digitalisation de la formation qui est devenue une nécessité.

La conjoncture actuelle de la crise du Covid-19, en est la preuve. Elle a constitué un vrai challenge pour le système, mais aussi une aubaine pour l’introduction de la formation à distance dans la formation professionnelle, comme nouvelle méthode pédagogique et mode de formation. Nous comptons poursuivre cet effort par l’instauration d’une vraie ingénierie de formation de ce mode, tel que préconisé par la loi-cadre 51.17, le renforcement de la digitalisation des programmes de formation, la certification des formateurs concernés, ainsi que la mise en place d’une plateforme en ligne pour gérer et offrir ces cursus. Notre objectif final est de faire de ce mode à distance une composante institutionnelle de notre système de formation professionnelle.

Pour ce qui est de l’orientation, vous n’êtes pas sans savoir que de nombreux préjugés inhérents à la voie de la formation professionnelle persistent. C’est pourquoi l’ambition du nouveau système d’orientation scolaire, professionnelle et universitaire est de revaloriser ce parcours afin de permettre d’inverser la tendance actuelle d’orientation, notamment celle des bacheliers qui sont actuellement seulement 25 % à se diriger vers la voie de la formation professionnelle.

Ce travail d’orientation débutera de manière précoce en mettant en exergue la découverte des métiers et du monde professionnel, et en prenant en compte les aptitudes et les aspirations des élèves, ceci afin de les inciter à opter pour la voie professionnelle en connaissance de cause au lieu de subir un choix imposé.

Comment peut-on concilier les demandes du marché du travail et les attentes des jeunes en termes de formation professionnelle ? De quelle manière peut-on renforcer l’employabilité des jeunes et quelles seront les actions mises en place pour les accompagner dans la prospection de l’emploi ?

Le Maroc a adopté l’approche par compétence (APC) pour l’ingénierie de son système de formation professionnelle. Cette approche vise à faire en sorte que l’offre de formation soit déterminée par la demande selon les besoins du marché du travail. Les premières étapes du processus sont par conséquent axées sur l’analyse des besoins du marché du travail sur les plans qualitatif et quantitatif.

Elle s’appuie sur plusieurs outils, dont les études sectorielles, principal outil qui permet de disposer de données sur les besoins quantitatifs et qualitatifs en compétences des entreprises, les répertoires sectoriels des emplois/métiers (REM) et les référentiels des emplois et compétences (REC).

Ces outils structurants servent de référence pour l’articulation entre les marchés de l’emploi et de la formation. Ils permettent : aux entreprises de mieux identifier, exprimer et satisfaire leurs besoins en compétences ; au secteur de la formation de développer des programmes en adéquation avec la demande des entreprises ; et aux opérateurs d’intermédiation de disposer d’outils de rapprochement entre l’offre et la demande d’emploi et d’orientation des demandeurs d’emploi et de formation.

À date d’aujourd’hui, 19 secteurs sont couverts. Pour d’autres secteurs, les REM et les REC sont en cours de réalisation.

Parallèlement à la mise en place des outils de gestion du marché de l’emploi et de la formation, le Ministère opte pour la diversification de l’offre de formation pour permettre de concilier entre les demandes du marché du travail et les attentes des jeunes de manière à renforcer leur employabilité. Il s’agit, entre autres, de :

• La création des instituts sectoriels à gestion déléguée aux professionnels (IGD), afin de renforcer les liens entre le monde du travail et le monde de la formation et d’assurer ainsi une meilleure adéquation de l’offre avec les besoins en compétences des entreprises.

• La création des centres de formation par apprentissage au sein des entreprises (CFA-IE) : plusieurs partenariats ont été conclus avec des entreprises qui créent des CFA-IE pour répondre à leurs besoins spécifiques en compétences dans les secteurs du textile-habillement, cuir, hôtellerie, industrie de transformation, BTP… dans lesquels l’entreprise assure à la fois la formation pratique et la formation générale et technologique des apprentis. La mise en place des CFA-IE vise l’amélioration de l’employabilité et la qualification des jeunes ainsi que la compétitivité des entreprises. Le CFA-IE aide, en effet, l’entreprise à structurer progressivement le recrutement de ses salariés et le développement des compétences en adéquation avec ses besoins.

• La création des Villages d’accompagnement et d’apprentissage en milieu rural et périurbain (VAR) : le Ministère a programmé la création de ces Villages en tablant sur le renforcement des capacités des jeunes afin de les amener à une insertion socioprofessionnelle soit comme salariés ou dans le cadre de l’exercice d’une activité génératrice de revenus, en qualité de futurs entrepreneurs. Ceci va permettre d’assurer leur inclusion sociale et de réduire les inégalités sociales et spatiales. Ce projet vise à développer une formation axée sur la demande à partir d’une analyse des besoins en compétences en concertation avec les acteurs intervenant dans la sphère économique et à réaliser des évaluations du marché local/régional afin d’identifier les secteurs clés offrant des possibilités prometteuses de subsistance, les contraintes des entreprises existantes et celles des métiers. Pour ce faire, cette mission s’inscrit dans une démarche partenariale afin de mettre en place des dispositifs de formation, selon le mode de formation par apprentissage, sous supervision des acteurs locaux publics et privés.

Propos recueillis par Dounia Z. Mseffer

 

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