Entretien avec Hicham Mellakh, Président de la Commission Logistique de la CGEM

« L’informel est le frein numéro 1 du secteur de la logistique »

Entretien avec Hicham Mellakh, Président de la Commission Logistique de la CGEM et Associé gérant de Transmel Groupe

Conjoncture : Quel regard portez-vous sur la stratégie nationale de compétitivité logistique, lancée il y a près 10 ans ?

Hicham Mellakh : Cette stratégie répondait à un état des lieux préoccupant du secteur. Elle était très ambitieuse, avec de nombreuses recommandations et des contrats programmes. Sans doute aurions-nous du faire plus simple pour être plus efficace. Mais surtout, au-delà de la stratégie, il aurait fallu tout de suite prévoir un plan d’action et chiffrer les moyens, humains et matériels, pour l’exécuter.

Concrètement, en quoi cela limite-t-il son impact ?

Par exemple, l’AMDL (Agence Marocaine de Développement de la Logistique) a été créée : c’est très bien et innovant, car peu de pays ont une telle agence. Mais quels sont ses moyens ? A-t-elle un pouvoir de régulation ou un pouvoir financier ? Elle a toujours été constituée de personnes ambitieuses, compétentes et volontaires, proposant de bonnes choses… mais sans les moyens pour concrétiser tout cela ! De plus, comme c’est un secteur transverse, l’agence doit composer avec plusieurs ministères concernés par la logistique, ce qui ne facilite pas l’avancement des projets.

Comment améliorer cette organisation ?

Pour bien faire, quelqu’un au sein de chaque ministère devrait être chargé spécifiquement de la logistique, et que toutes soient rattachées à l’AMDL. Sinon, des projets logistiques sont lancés dans chaque ministère, sans lien avec l’AMDL, et cela nuit à la cohérence globale. Il faudrait donc structurer ce maillage interministériel et doter l’agence de moyens financiers et régulateurs. Le nœud de la stratégie, ce sont les zones logistiques. Et si l’AMDL n’a pas les moyens de les développer elle-même, elle va perdre beaucoup de temps en cherchant des financements auprès d’autres acteurs publics.

Où en est la stratégie aujourd’hui ?

Le retard est énorme. De plus, la stratégie n’est plus d’actualité. La CGEM demande un bilan depuis 2018 sur ce qui a été fait et cela devrait avoir lieu prochainement. Pour le reste, il faudra revoir les axes, car ce qui était pertinent il y a 10 ans ne l’est plus forcément aujourd’hui. Par exemple, tout ce qui est lié aux nouvelles technologies et à l’intelligence artificielle doit être obligatoirement intégré. La bonne nouvelle, c’est que grâce à ces nouvelles approches nous pouvons aller très vite et rattraper rapidement notre retard. Nous pouvons donc être optimistes, mais nous devons absolument travailler à la réactualisation, voire à la refonte, de cette stratégie.

Qu’attendez-vous des nouvelles technologies ?

C’est un levier incontournable pour progresser. Il notamment important de s’inspirer de ce qui se fait à l’étranger pour réduire la durée d’attente dans les ports. Cela faciliterait grandement l’import et l’export. Actuellement, on perd des jours entiers, avec des camions immobilisés : ce n’est pas rentable. Portnet a déjà permis d’avancer, mais il faut aller encore plus loin avec un interlocuteur unique qui coordonne avec les Douanes, l’ONSSA, les ports, etc. La digitalisation doit permettre tout cela.

Quels progrès ont tout de même pu être faits depuis 10 ans ?

En plus de l’AMDL, citons le lancement de l’Observatoire de la compétitivité logistique au Maroc, qui est une très bonne chose. Il y a également la mise à niveau des PME qui a bien fonctionné avec un programme d’aide de l’AMDL et des GIAC très intéressants. Mais là encore, il faut être plus ambitieux et impliquer tous les ministères : que l’on soit chargeurs, transporteurs ou logisticiens, on est au service de tous les secteurs ! Des synergies doivent donc être mises en place entre tous les secteurs et leurs ministères. On devrait aboutir à un seul programme qui englobe tout le monde.

Comment progresser encore dans cette mise à niveau ?

Dans le transport, par exemple, il existe beaucoup d’entreprises qui ont seulement un ou deux camions. Nous devons continuer à les convaincre de se mettre à niveau en simplifiant les programmes et les procédures. Notre philosophie est d’intégrer ces petits acteurs, même s’ils sont dans l’informel. Il faut une vraie réflexion pour gagner l’adhésion de ces entreprises.

Justement : l’informel est-il toujours un frein au développement du secteur ?

Oui, c’est le frein numéro 1. Nous pouvons être ambitieux, construire de belles zones logistiques et de grands entrepôts, mais cela sera inutile si la majorité des acteurs opèrent en dehors de la légalité. Il s’agit d’un sujet complexe : il y a les prestataires clandestins, mais aussi des entreprises officielles, qui ne déclarent pas tout. Cela rend une grande partie du marché opaque et il est donc difficile de planifier des infrastructures pour améliorer le secteur.

Que faire pour en sortir ?

Nous devons informer et expliquer l’intérêt pour tous à sortir de l’informel. Certains exemples sont à valoriser, avec des personnes qui ont très bien réussi cette démarche. Il est surtout important d’accompagner ceux qui souhaitent en sortir. Il faut aussi un peu de répression, mais on sait que cela ne fait pas tout. Nous devons opérer progressivement. On a bien vu qu’avec l’ICE cette approche ne fonctionne pas totalement et qu’il a été nécessaire de revenir en arrière. Donnons du temps à chacun et encourageons ces structures, peut-être en leur permettant de se regrouper. Les coopératives n’ont pas bien fonctionné, mais d’autres modèles peuvent être testés, tels que les clusters. La réflexion est en cours et nous espérons trouver des solutions avec l’ensemble du secteur.

Propos recueillis par Thomas Brun

 

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