Entretien avec Abderrahim El Hafidi

« Le dessalement d’eau de mer constitue une solution appropriée à la problématique d’approvisionnement des zones littorales »

Entretien avec Abderrahim El Hafidi, Directeur général de l’Office National de l’Électricité et de l’Eau Potable

Conjoncture : Quelles sont les mesures prises par l’ONEE dans les différentes régions du Maroc pour faire face à la raréfaction des ressources en eau et assurer une sécurité hydrique à long terme ?

Abderrahim El Hafidi : L’Office National de l’Électricité et de l’Eau Potable (ONEE), en tant que garant de la continuité de l’alimentation du Royaume en eau potable, a réalisé plusieurs systèmes de production, aussi bien à partir des ressources en eau superficielles mobilisées au niveau des barrages, qu’à partir des différentes nappes du pays. D’autre part, les zones côtières dépourvues de ressources en eau conventionnelles se sont vues dotées de projets de dessalement d’eau de mer.

Grâce à un processus de planification dynamique, ces projets de renforcement de la capacité de production d’eau potable réalisés à travers l’ensemble du territoire ont permis de prévenir, dans la plupart des cas, le risque de déséquilibre entre l’offre et la demande consécutif aux années de sécheresse que connaît le Maroc. À titre d’illustration, des projets de grande envergure ont été mis en service ou sont en cours de finalisation tels que : le projet d’alimentation en eau potable de la ville de Marrakech à partir du barrage Al Massira, projet dont le coût avoisine 2 milliards de dirhams et qui présente la particularité d’une prise d’eau potable réalisée par perforation du barrage ; le projet de dessalement d’Agadir en mutualisation avec le département de l’Agriculture dont la capacité dédiée à l’eau potable s’élève à 150 000 m3 par jour ; le projet de dessalement d’Al Hoceima pour une capacité de 17 280 m3 par jour ; le projet de déminéralisation au niveau de la ville de Dakhla pour une capacité de 17 280 m3 par jour ; le projet de dessalement de la ville de Boujdour pour une capacité de près de 7 000 m3 par jour ; ainsi que plusieurs autres projets ayant permis le transfert de l’eau potable sur de longues distances à partir de ressources pérennes vers des zones éloignées et enclavées souffrant de pénurie d’eau.

Il est à signaler que l’année 2020 a été marquée par une sécheresse sévère qui a eu un impact important sur le taux de remplissage de certains barrages, notamment au niveau de la zone d’Agadir et de Tanger. Pour ces deux villes, des projets de grande envergure ont été mis en œuvre et ont permis de sécuriser leur alimentation en eau potable, et ce, moyennant le transfert de l’eau depuis des barrages dont le taux de remplissage était satisfaisant.

Ces réalisations importantes ont nécessité de grands investissements. Pouvez-vous nous en dire plus ?

En effet, le secteur de l’eau est extrêmement capitalistique. Les investissements consentis ces 20 dernières années par l’Office sont considérables et dépassent les 60 milliards de dirhams. Plus de 32 milliards de dirhams ont été investis dans la production et la distribution de l’eau potable, près de 16 milliards de dirhams dans la généralisation de l’accès à l’eau potable en milieu rural et plus de 12 milliards de dirhams dans le secteur de l’assainissement liquide.

Ces investissements vont se poursuivre durant les prochaines années. En effet, l’Office a prévu dans le cadre du Programme National pour l’Approvisionnement en Eau Potable et l’Irrigation (PNAEPI) pour la période 2020-2027, signé devant Sa Majesté le Roi Mohammed VI en janvier 2020, un investissement de 38,7 milliards de dirhams.

Ce dernier vise les axes majeurs suivants : le développement de l’offre pour un montant de 25 milliards de dirhams à travers l’équipement d’un débit supplémentaire de 16 m3/s (1,4 million de m3 par jour) dont près de 3 m3/s (0,26 million de m3 par jour) par dessalement d’eau de mer ; la gestion de la demande, l’économie et la valorisation de l’eau pour un montant de 5,4 milliards de dirhams via l’amélioration des performances techniques des installations de production et de distribution d’eau potable et le renforcement de l’autonomie de réserve par la construction de réservoirs pour sécuriser l’approvisionnement en eau potable ; et enfin le renforcement de l’approvisionnement en eau potable en milieu rural pour un montant de 8,3 milliards de dirhams et visant la généralisation de l’accès à l’eau potable.

Comment les énergies renouvelables peuvent-elles contribuer à préserver les ressources en eau que ce soit pour l’irrigation que pour l’approvisionnement en eau potable ?

Comme vous le savez, les ressources en eau au Maroc se caractérisent par une répartition inégale sur le plan spatial et sont considérablement impactées par l’irrégularité des apports pluviométriques. Dans ce cadre, le dessalement d’eau de mer constitue une solution appropriée à la problématique de l’approvisionnement en eau potable et en eau d’irrigation des zones littorales du pays et permet ainsi de préserver les ressources en eau conventionnelles, notamment les nappes.

Néanmoins, les procédés de dessalement sont onéreux en termes d’investissement et d’exploitation : l’énergie est la composante la plus pesante dans le coût d’exploitation de l’eau dessalée. À ce titre, l’ONEE met à profit la baisse importante du coût de l’énergie renouvelable, notamment d’origine éolienne, en programmant le couplage de ses stations de dessalement à des parcs d’EnR éoliens ce qui permet une réduction significative des coûts d’exploitation des stations de dessalement. Cette démarche est déjà en cours d’implémentation au niveau des stations de dessalement d’Agadir et de Dakhla.

Quelle est la stratégie mise en place par l’ONEE pour sensibiliser à l’économie et la valorisation de l’eau ?

Conscient du rôle de la sensibilisation à l’utilisation rationnelle de l’eau comme élément clé qui caractérise sa mission de service public, l’ONEE a développé et mis en place depuis le début des années 80 des campagnes destinées au grand public portant sur la maîtrise de la consommation de l’eau et la préservation de cette denrée rare et sa protection contre le gaspillage et la pollution. L’objectif étant la prise de conscience collective de l’importance de cette ressource et de la nécessité de mieux la gérer. Il s’agit en effet d’un bien communautaire indispensable au développement durable et qui doit être préservé pour les générations futures.

La stratégie mise en place par l’ONEE pour sensibiliser à l’économie et la valorisation de l’eau s’inscrit parfaitement dans le cadre de la stratégie nationale en matière de gestion des ressources en eau et de la vision Royale de Sa Majesté le Roi Mohammed VI qui accorde une grande importance à ce secteur.

Dans ce sens, le PNAEPI 2020-2027 a érigé la communication et la sensibilisation en axe prioritaire pour l’accompagnement de la stratégie nationale de l’eau. À cet effet, l’Office réalise annuellement des campagnes de communication et de sensibilisation intégrées au niveau des médias audiovisuels, presse écrite et digitale pour inciter le grand public à la rationalisation de l’utilisation de l’eau potable et pour sensibiliser à l’importance de l’assainissement liquide. D’autrepart,etétantdonnél’importancedelacommunication digitale et des réseaux sociaux pour véhiculer les messages de sensibilisation à un public plus large, l’ONEE a lancé plusieurs campagnes digitales telles que la campagne « Mouiha » en 2019 pour sensibiliser le grand public à l’économie de l’eau et à la préservation de l’environnement et la campagne digitale en 2020 sur les mesures mises en place par l’ONEE pour assurer la continuité des services d’eau potable, d’assainissement liquide et d’électricité dans le contexte marqué par la lutte contre la propagation de la pandémie de la Covid-19.

Par ailleurs, l’Office organise régulièrement des journées portes ouvertes dans ses installations d’eau potable et d’assainissement liquide pour sensibiliser les jeunes et les écoliers qui, en excellents prescripteurs, constituent un relai de communication efficace, à l’économie et à la valorisation de l’eau.

Propos recueillis par Dounia Zineb Mseffer

La station de dessalement de Casablanca
En décembre 2020, le Ministère de l’Équipement, du Transport et de la Logistique de l’eau a annoncé la construction de la future station de dessalement d’eau de mer du Grand Casablanca, qui sera dotée, à terme, d’une capacité de production de 300 millions de m3 d’eau par an. Considérée comme une des plus grandes d’Afrique, cette station, dont le coût est estimé à 10 milliards de dirhams devrait couvrir les besoins en eau de l’ensemble de la région du Grand Casablanca à l’horizon 2050. Elle devrait voir le jour en 2026, après une phase d’étude de 2 ans et une phase de travaux de 2-3 ans.

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