Entretien avec Abdelkader Amara

« Le partenariat avec le privé permettra d’apporter des financements ou de faciliter leur mobilisation »

Entretien avec Abdelkader Amara, Ministre de l’Équipement, du transport, de la logistique et de l’eau

Conjoncture : Pouvez-vous nous faire un bilan d’étape du Programme National pour l’Approvisionnement en Eau Potable et l’Irrigation 2020-2027 ainsi que des grandes lignes du Plan National de l’Eau 2020-2050 ?

Abdelkader Amara : Le Programme National d’Approvisionnement en Eau Potable et l’Irrigation 2020-2027 (PNAEPI 20-27) a été établi dans un cadre concerté. La convention cadre pour sa mise en œuvre a été signée devant Sa Majesté le Roi, que Dieu l’assiste, le 13 janvier 2020. Ce programme, représentant un coût de 115,4 milliards de dirhams, vise l’accélération des investissements dans le secteur de l’eau pour la sécurisation de l’approvisionnement en eau potable et la consolidation des acquis de l’agriculture irriguée. Le déploiement de ce programme a commencé début 2020, avec des mesures d’urgence pour sécuriser l’approvisionnement en eau potable des villes de Tanger, de Casablanca, de Targuist et d’Agadir.

Concernant la mobilisation des eaux de surface par les barrages, on dénombre actuellement 149 grands barrages existants totalisant une capacité de stockage de 19,1 milliards de m3. 11 autres ouvrages sont en cours de construction pour une capacité de stockage de 2,5 milliards de m3 et les travaux pour trois nouveaux barrages ainsi que la surélévation de deux barrages existants ont été lancés. Ce rythme sera maintenu avec le démarrage, au cours de cette année, des travaux de construction de quatre nouveaux barrages et la surélévation d’un barrage. Enfin, nous avons entamé la programmation de cinq grands barrages qui seront lancés en 2022.
En ce qui concerne les petits barrages ayant pour objectif le développement local, une nouvelle approche participative a été adoptée dans le cadre du PNAEPI 2020-2027. Cette approche se base sur des besoins exprimés par les comités régionaux présidés par les Walis intégrant toutes les parties prenantes dans un esprit d’équité territoriale entre les différentes Régions du pays.

Le dernier point concerne le dessalement de l’eau de mer : un grand projet, doté à terme d’une capacité de 300 Mm3/an, est en cours d’étude dans un cadre concerté avec les différentes parties prenantes. Cette station, qui sera l’une des plus grandes stations d’Afrique, a pour objectif la sécurisation de l’alimentation en eau potable du Grand Casablanca et des villes et centres avoisinants. À travers ce projet, on vise également la réduction de la pression exercée sur les ressources en eau du bas Oum Errabiâ qui approvisionne les périmètres irrigués de Doukkala qui connait actuellement un important déficit en eau.

À plus long terme, le projet du Plan National de l’Eau 2020-2050, qui constitue le document de référence pour la politique de l’eau pour les 30 prochaines années, a été préparé en concertation avec tous les intervenants dans le secteur de l’eau et présenté à la Commission Interministérielle de l’eau le 25 décembre 2019. Ce projet repose sur trois orientations stratégiques : la poursuite et le renforcement du développement de l’offre par la construction des barrages et l’interconnexion entre les différents systèmes hydrauliques, la promotion des eaux non conventionnelles, notamment le dessalement de l’eau de mer et la réutilisation des eaux usées épurées, selon une approche intégrée ; la gestion de la demande en eau qui devrait permettre des économies d’eau et surtout une valorisation conséquente des ressources en eau mobilisées ; et enfin la préservation des ressources en eau et des écosystèmes ainsi que l’amélioration de la gestion des phénomènes météorologiques extrêmes, en particulier la protection de la population et des biens contre les inondations.

Quelle est la taille des investissements que nécessitera la mise en place de ces solutions (construction de barrages, stations de dessalement…) ? Est-il prévu d’avoir recours au PPP et, si oui, quelles seront les mesures incitatives pour les investisseurs ?

Le coût des actions prévues par le PNAEPI 2020-2027, évalué à 115,4 milliards de dirhams, sera essentiellement pris en charge par le budget de l’État et des opérateurs publics, avec la possibilité du recours au partenariat public-privé pour la réalisation des projets de dessalement de l’eau de mer, notamment celui de la Région de Casablanca.

Le partenariat avec le privé permettra d’apporter ou de faciliter la mobilisation des financements nécessaires à la réalisation du projet et de bénéficier des avancées technologiques dans le domaine. Les études en cours permettront la définition et le choix du montage financier optimal pour sa mise en place et éventuellement le cadre incitatif qui sera mis en place.

Quelle est la place des nouvelles technologies et des énergies renouvelables dans une gestion durable des ressources en eau ?

Les nouvelles technologies et les énergies renouvelables ont une place de choix puisqu’elles sont appelées à jouer un rôle important dans l’approvisionnement durable en eau du pays. De par leur impact en termes d’économie d’eau, de lutte contre la pollution ainsi qu’en termes de baisse des coûts de réalisation et d’exploitation, ces technologies représentent des solutions compétitives au stress hydrique. C’est le cas, notamment de l’irrigation et du dessalement de l’eau de mer. Les nouvelles technologies peuvent réduire d’une manière significative la consommation en eau d’irrigation et rendre les coûts du dessalement de l’eau de mer supportables par les utilisateurs.

Entre 2015 et 2020, le Maroc a connu quatre années de sécheresse avec une hausse de température. À combien peut-on estimer les pertes économiques causées par la pénurie d’eau ?

L’impact sur l’économie nationale de la dernière période de sècheresse vécue n’a pas fait l’objet d’étude au niveau du Ministère, mais les effets sont visibles et concernent tous les secteurs. Ces effets sont directs et indirects et concernent notamment : la baisse de la production agricole en bour et en irrigué ; la diminution de la production de l’énergie hydro-électrique ; l’augmentation des coûts de pompage d’eau ; les surcoûts engendrés par la mise en œuvre ou l’avancement de la mise en œuvre des solutions conjoncturelles ou de sécurisation de l’alimentation en eau potable ; sans oublier les pertes au niveau des secteurs agro-industriels et tertiaires.

Qu’en est-il de la sensibilisation de la population, mais aussi des acteurs économiques sur la rationalisation de l’utilisation de l’eau ?

La sensibilisation des différents utilisateurs de l’eau à la rationalisation de cette denrée vitale est un défi, surtout dans le contexte national hydrique actuel marqué par l’accélération de la demande en eau induite par le développement socioéconomique de notre pays et aussi par l’impact négatif du changement climatique.

Dans ce sens, les citoyens marocains, toutes catégories confondues, doivent être sensibilisés aux contraintes majeures qui pèsent sur nos ressources hydriques, sur leur gestion durable ainsi que sur les défis à relever afin que ces ressources, indispensables à leur vie quotidienne, soient disponibles en quantité suffisante pour eux, mais aussi pour les générations futures.

À cet effet, l’information, la communication, la sensibilisation et l’éducation sont nécessaires pour provoquer un changement des mentalités et, par conséquent, une évolution des pratiques et des comportements vis-à-vis de la consommation et de l’utilisation de l’eau.

C’est dans cette optique que de nombreuses actions de sensibilisation et de communication ont été menées par le Ministère de l’Équipement, du Transport, de la Logistique et de l’Eau, à savoir : des actions menées par la Direction Générale de l’Eau, par les 10 Agences de Bassins Hydrauliques et également par l’Office National de l’Électricité et de l’Eau Potable auprès du grand public et des professionnels (agriculture, industrie, tourisme…).

Le Ministère a aussi élaboré, en concertation avec les différentes parties prenantes, la stratégie de communication et de sensibilisation du Programme National d’Approvisionnement en Eau Potable et l’Irrigation 2020-2027 ainsi que son plan d’actions. Le but étant de concentrer les efforts pour la réalisation des actions de communication et de sensibilisation qui ont été bien étudiées et arrêtées dans le plan d’actions de la stratégie. L’objectif est d’enclencher un processus d’implication continue et d’adhésion durable en faveur d’un changement progressif de comportement des cibles (grand public, acteurs économiques, institutionnels…) vis-à-vis de la ressource « Eau » et de son maintien de manière pérenne.

À noter que la stratégie de communication et de sensibilisation du PNAEPI 20-27 comporte deux volets principaux : un volet institutionnel qui vise à améliorer les échanges existants entre les différents intervenants du PNAEPI 2020-2027 et à consolider la coordination des différentes actions de ce programme à réaliser par ces intervenants, et un volet pour le changement de comportement, qui a pour objectif essentiel d’encourager la population à l’adoption de comportements et de pratiques favorables à la rationalisation de la consommation de l’eau potable et à l’économie de l’utilisation de l’eau pour l’irrigation.

 

Propos recueillis par Dounia Zineb Mseffer

 

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