Enjeux et défis de l’intelligence artificielle en entreprise

Longtemps considérée comme un sujet angoissant de science-fiction, l’intelligence artificielle offre aujourd’hui de nouvelles perspectives aux entreprises. Au Maroc, comme dans le reste du monde, la course aux données (Big data) est lancée et leur exploitation crée de nombreuses opportunités. Toutefois, les répercussions sur le marché de l’emploi et la vie privée de chacun posent des questions qui demeurent parfois sans réponse.

Entre fantasmes, espoirs et inquiétudes, l’intelligence artificielle (IA) représente probablement un grand débat de notre époque. Si les théories sur les machines intelligentes ne sont pas nouvelles et remontent aux années 1950 (notamment aux travaux de Alan Turing), c’est durant la dernière décennie que les ordinateurs ont atteint la puissance de calcul nécessaire pour réaliser bon nombre de projets cantonnés jusqu’alors à la science-fiction !

Démystifier l’intelligence artificielle

Marvin Minsky, l’un des créateurs de l’IA, la définit comme « la construction de programmes informatiques qui s’adonnent à des tâches qui sont, pour l’instant, accomplies de façon plus satisfaisante par des êtres humains, car elles demandent des processus mentaux de haut niveau tels que : l’apprentissage perceptuel, l’organisation de la mémoire et le raisonnement critique ». L’IA traite ainsi de l’étude, de la conception et de la mise en œuvre de machines intelligentes, en faisant intervenir de nombreux domaines de l’informatique et des mathématiques appliquées. Ici, le terme « machine » ne désigne pas un objet physique, mais plutôt un système automatique capable de gérer de l’information. Il ne s’agit donc pas forcément de robots. D’ailleurs, dans un environnement de plus en plus digital, l’IA n’a pas besoin d’attendre les progrès de la robotique pour avoir un impact sur le monde.

Au cœur de l’IA, la donnée

En résumé, l’IA sont des algorithmes alimentés par de grandes quantités de données – le fameux big data – qui fonctionnent à l’aide de larges capacités de calculs. Aujourd’hui, ces dernières se démocratisent grâce aux « clouds », qui permettent aux entreprises d’y accéder à distance à des coûts très raisonnables. C’est pourquoi les algorithmes progressent rapidement et répondent à un nombre croissant de problématiques professionnelles ; à condition de les fournir en données pertinentes. Achetée ou récupérées via divers outils, sites web et objets connectés notamment, la « data » est au cœur de l’IA. Comme l’explique Ghita Ammor, Data Analyst (lire l’entretien ci-après), les informations sont souvent disponibles, mais il est indispensable de les traiter efficacement avant d’espérer en tirer quoi que ce soit. De même, comme le rappelle Maître Nesrine Roudane (lire entretien ci-après), Avocate au Barreau de Casablanca, la collecte et l’utilisation de la data sont régies par un cadre juridique strict : la Loi 09-08 au Maroc et le RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données), pour les sociétés qui travaillent avec l’Union européenne, imposent de nombreuses règles aux entreprises.

techNouvelles perspectives

Il faut dire que les perspectives offertes par l’IA aux professionnels semblent infinies et aiguisent bien des appétits. Tous les secteurs sont potentiellement concernés, explique Hicham Benbella, Client Technical Leader chez IBM Maroc (lire entretien ci-après). Son entreprise, comme les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), investit de plus en plus dans ce domaine. Alors qu’en 2015 le marché mondial de l’IA était évalué à 200 millions de dollars, il devrait atteindre les 90 milliards de dollars en 2025. Aussi, le nombre de startups développant de nouveaux business autour de l’IA ne cesse d’augmenter, élargissant toujours les champs d’application : santé, éducation, finance, commerce, etc.

Des applications multiples

Dans les faits, l’intelligence artificielle est déjà très présente dans nos vies, à travers évidemment nos smartphones  – nouveaux GPS, assistants vocaux, etc. – et de plus en plus dans nos voitures. Même constat dans les entreprises, où l’on utilise souvent bien d’autres outils tels que la traduction automatique ou des chatbots pour répondre aux consommateurs sur Internet. Mais l’IA permet d’aller beaucoup plus loin, comme l’annonce Hicham Benbella, dont l’employeur IBM propose à ses clients son programme Watson. Il ne s’agit plus de gagner aux échecs ou de battre des champions de Jeopardy, mais bien de rendre les entreprises plus productives, plus efficaces et plus innovantes !

A titre d’illustration, il devient possible de faire de la maintenance prédictive. Koné, le constructeur d’ascenseurs, a en effet mis en place une solution qui aide à prévoir les pannes en utilisant des capteurs qui transmettent en permanence des informations. Ces dernières sont analysées par l’IA, grâce aux millions de données récoltées auparavant dans des situations similaires, et permettent d’anticiper les problèmes en remplaçant par exemple une pièce au bon moment. Les algorithmes apprennent ainsi à déceler les signes avant-coureurs et s’améliorent sans cesse.

Même démarche dans le secteur juridique, où l’on parle de justice prédictive. Certains grands cabinets entraînent leur IA avec des données issues de millions de décisions de justice, pour être capables de conseiller leurs clients sur l’opportunité d’un procès, en tenant compte de très nombreux paramètres.

Beaucoup d’intérêt au Maroc

Selon McKinsey & Company, l’IA représente une opportunité majeure pour le Maroc. Dans son étude « Potentiel du digital et de l’intelligence artificielle », publiée en 2018, le cabinet déclare qu’il y a actuellement huit secteurs assez matures pour tirer pleinement profit de ces technologies : banque, télécoms, assurance, industrie automobile, agriculture, énergie, auto-entrepreneuriat et e-gov (administration électronique).

Pour le moment, les observateurs soulignent que les sociétés marocaines sont assez peu avancées sur ce sujet. Les grandes entreprises paraissent pour l’instant frileuses et hésitent à capitaliser sur leurs données, à part dans les secteurs banque et assurance, ou encore chez les télécoms, où la digitalisation et la concurrence poussent vers ces nouvelles approches. Plus généralement, la marche vers l’IA se fait progressivement, avec par exemple la multiplication des chatbots pour répondre aux clients. En avril dernier, c’est Royal Air Maroc qui a annoncé le lancement du sien sur WhatsApp, devenant ainsi l’une des cinq compagnies au monde à proposer ce service. Du côté des PME, quelques startups jouent la carte de l’IA, mais là encore, le phénomène ne semble être qu’à ses prémices.

Encourager la recherche marocaine

Pour accélérer la tendance, le Ministère de l’Éducation Nationale, de la Formation Professionnelle, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique vient de lancer, en partenariat avec le Ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’investissement et de l’Économie Numérique et le Centre national pour la Recherche Scientifique et Techniques (CNRST), un appel à projets de recherche concernant l’intelligence artificielle. Doté d’un budget de 50 millions de dirhams, ce programme a pour objectif d’adapter l’IA aux contextes marocains dans le but de générer un réel impact socio-économique.

Le rôle de la recherche est en effet essentiel dans ce domaine, mais comme le souligne Imène Brigui-Chtioui, Professeure spécialisée en intelligence artificielle au sein de l’emlyon business school à Casablanca, l’IA n’existe que par les usages que l’on en fait. D’où l’importance de faire émerger de véritables « use cases » (cas d’utilisation) susceptibles de convaincre les entreprises marocaines de se prêter au jeu.

Éthique et vigilance

Enfin, il convient d’aborder l’intelligence artificielle avec prudence tout en s’interrogeant sur l’éthique de ces nouvelles approches. Les algorithmes ne sont pas à l’abri des erreurs, bien au contraire. Défauts de conception, matériel informatique défectueux, données biaisées… les facteurs de risque sont multiples et rappellent qu’aucune machine n’est infaillible. De même, l’IA se comporte telle qu’elle a été programmée, ce qui peut évidemment altérer ses décisions. Par exemple, Narjis Hilale précise que la grande majorité des algorithmes sont conçus par des hommes et qu’ils reflètent ainsi les systèmes de représentation de leurs auteurs. Selon elle, il faut donc être vigilant et veiller à ce que les femmes fassent partie intégrante du débat.

L’éthique est également au cœur du sujet. Avec la frénésie du big data et l’engouement autour des données personnelles, la question du respect de la vie privée se pose plus que jamais. Tandis que les cadres législatifs évoluent et tentent de s’adapter à ces nouvelles problématiques internationales, peu de mesures sont prises, pour le moment, contre les entreprises qui ne les observent pas. Les garde-fous existent, mais les contours sont sans doute encore flous. Ainsi, il y a quelques semaines, l’agence de presse Bloomberg a révélé que des milliers de personnes étaient chargées d’écouter des enregistrements provenant d’Alexa, l’assistant vocal proposé par Amazon. La même pratique serait en cours chez Apple, Google et Microsoft : officiellement pour « améliorer l’expérience client ».

Plus largement, quelques scandales médiatiques alertent régulièrement l’opinion publique internationale sur l’utilisation des données personnelles. Mais, au quotidien, qui se soucie concrètement de ses propres données ?

Thomas Brun

 

Articles à la une