Crise, résistance, résilience et relance du tourisme marocain

Depuis plusieurs mois, la presse marocaine est en alerte : le tourisme serait en crise et menacerait l’équilibre économique du pays. Chute incessante du nombre de visiteurs, tours-opérateurs désabusés, acteurs locaux en difficulté, diminution des emplois, etc. Les indicateurs seraient dans le rouge et les débats sur la gravité de la crise et ses solutions sont multiples.

Le tourisme est un secteur clé pour le Maroc. En influençant pratiquement tous les domaines de l’économie, il agit comme un puissant levier pour favoriser la croissance. Ainsi, il est le deuxième contributeur au PIB national, avec une part d’environ 12 %, et fait travailler directement 507 000 personnes, soit 5 % des emplois du Royaume. De plus, il représente un volume important des entrées de devises, parallèlement aux transferts émis par les Marocains Résidents à l’Étranger (MRE). D’après le Ministère du Tourisme : « les recettes générées par les non-résidents ayant séjourné au Maroc se sont situées (hors transport international) à près de 58,6 milliards de dirhams en 2015. Ces recettes en devises représentent près de 18 % des exportations des biens et services et le solde de la balance des voyages a couvert 32 % du déficit de la balance commerciale en 2015 ».

Des chiffres en baisse
Face à de tels enjeux, il n’est pas surprenant de voir les chiffres du tourisme décortiqués par les professionnels du secteur et bien au-delà. Après une année 2015 difficile, les résultats du premier semestre 2016 étaient attendus avec appréhension. Selon l’Observatoire du Tourisme Marocain, cette période a connu une nouvelle baisse : le Royaume a accueilli près de 4,2 millions de visiteurs, soit une diminution de 2,6 % par rapport à la même période de l’année 2015. Il est intéressant de noter que cette baisse a été contenue grâce à la hausse des arrivées de MRE, qui compense en partie la chute de 5,6 % des arrivées de la clientèle étrangère. Plus précisément, ce sont les touristes du Royaume-Uni (-8 %) et d’Allemagne (-7 %) qui ont le plus fait défaut, suivis par ceux venus de France et d’Italie (-5 %). Si elles restent parmi les destinations privilégiées des voyageurs, concentrant 59 % des nuitées, Marrakech (-3 %) et Agadir (-5 %) subissent largement cette tendance marquée par la frilosité des traditionnels marchés émetteurs. Rappelons qu’en 2015, le Maroc avait accueilli 10,17 millions de touristes, enregistrant déjà une baisse de 1 % par rapport à 2014.

Tourisme 3Plusieurs facteurs explicatifs
La première raison évoquée pour expliquer la diminution du tourisme ces dernières années est le contexte international. En effet, dans une actualité marquée par de nombreux attentats en Europe et en Afrique, une baisse générale dans le secteur était prévisible. Des pays comme la Tunisie, qui est passée de 7,16 millions à 5,36 millions de touristes entre 2014 et 2015, subissent de plein fouet ce recul. Le Maroc, pourtant épargné par le terrorisme depuis 2011, n’échappe pas aux conséquences de ce contexte devenu tendu. Considéré comme un pays sûr grâce à sa politique sécuritaire, avec notamment le dispositif Hadar mis en place depuis 2014, le Royaume semble tout de même pâtir de la méfiance des touristes vis-à-vis des pays musulmans.
D’autres facteurs, comme les difficultés économiques des pays émetteurs, expliquent également cette baisse du tourisme, mais il est aujourd’hui compliqué de mesurer réellement cet impact. De même, plusieurs professionnels estiment qu’il existe un problème de communication : l’absence d’un positionnement clair entre tourisme de masse et destination authentique nuirait à la lisibilité de l’offre marocaine.

Des analyses nuancées
Face aux chiffres, les commentaires sont contrastés. Si de nombreux observateurs tirent la sonnette d’alarme, les acteurs du secteur jouent la carte de l’apaisement. Selon les instances politiques, les résultats du premier semestre s’expliqueraient notamment par le fait que le mois de Ramadan soit en juin, sachant que la fin 2016 devrait être plus positive. Du côté des opérateurs, on veut également croire que le plus dur est passé et qu’il faut à présent parler de résilience. Malgré les indicateurs, on constate que l’engouement des touristes internationaux pour le Maroc reste très important. Si les voyages sont parfois gelés ou reportés au sein des marchés traditionnels, d’autres pays émetteurs s’illustrent. C’est notamment le cas de la Russie, dont les touristes manifestent un grand intérêt pour Agadir cette année. En un an, leur nombre a augmenté de 280 % !
En dépit de la baisse générale, les professionnels demeurent confiants dans l’avenir. Othman Cherif Alami, gérant d’Atlas Voyages, estime que le secteur a bien résisté et qu’il va rebondir. Pour cela, il souhaite voir émerger une meilleure gouvernance pour que les acteurs publics et privés travaillent ensemble (cf. entretien).

Tourisme 2Une relance à construire
Stagnant autour de 10 millions, le nombre de visiteurs annuels semble très éloigné de l’objectif des 20 millions à l’horizon 2020, fixé par le ministère en 2010. Les prévisions les plus optimistes considèrent que le chiffre sera atteint en 2025, mais, pour la majorité des observateurs, le défi reste immense. Au-delà de l’aspect conjoncturel de la crise, il ne faut pas oublier les contraintes structurelles qui freinent le développement du secteur. Hassan Faouzi, géographe-sociologue spécialisé dans le tourisme, souligne plusieurs dysfonctionnements : faible développement du tourisme de nature, saisonnalité de certaines destinations, promotion insuffisante du tourisme intérieur, problèmes du transport aérien national et régional, vieillissement d’une partie de la capacité d’hébergement et du parc hôtelier, etc. Autant de problématiques qui doivent être intégrées dans les plans de relance que réclament les professionnels.
Le Plan Azur, lancé en 2001, et la Vision 2020, engagée en 2010, ont fait progresser le secteur, mais ont également rencontré certaines difficultés et échoué en plusieurs points. Les acteurs attendent donc les réajustements nécessaires, un soutien à court terme, ainsi que la mise en place d’une meilleure gouvernance. Pour Hassan Faouzi, ce dernier point est notamment la clé du développement touristique territorial. Il insiste, en outre, sur la mobilisation de toutes les forces, la convergence et la coordination des actions menées par les différents intervenants. Même son de cloche du côté de Othman Cherif Alami qui appelle à retrouver un véritable leadership pour le tourisme et à réunir les conditions d’une synergie entre tous les acteurs.

Une communication à développer
Enfin, en plus de tous ces efforts pour relancer l’activité touristique dans le Royaume, il apparait que la communication a un rôle important à jouer. Qu’elle soit portée au niveau international par l’Office National Marocain du Tourisme (ONMT) ou au niveau national par les régions ou plus généralement les opérateurs, elle doit maintenir la bonne image des destinations et contribuer à clarifier l’offre du Maroc. Par ailleurs, à l’heure des médias sociaux et de l’influence grandissante des acteurs du web, il est indispensable de déployer une stratégie digitale d’envergure. Hnia Cheikh Lahlou, blogueuse voyages, explique qu’il faut capitaliser sur ces nouvelles tendances pour faire du Maroc une destination connectée (cf. entretien). Un grand nombre de voyageurs internationaux s’informent et décident de leurs vacances sur Internet : lectures de blogs, échanges sur Facebook, comparaisons sur TripAdvisor, découvertes sur Instagram, recherches de bons plans sur Foursquare, etc. Le Maroc doit assurer une veille sur ces réseaux et être actif pour pouvoir profiter pleinement des retombées.

Face à la crise du tourisme, le Royaume dispose de tous les ingrédients pour mettre en œuvre une réponse efficace et retrouver une croissance durable. Charge aux acteurs publics et privés de développer et d’harmoniser leurs stratégies pour relever ces nouveaux défis.

Thomas Brun

 

 

Articles à la une