Hamid Faridi: « C’est cette quête effrénée des médailles qui a mené le sport marocain dans la situation où il est aujourd’hui. »

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Interview de Hamid Faridi, Conseiller du Ministre de la Jeunesse et des Sports

Conjoncture : Quelles ont été les avancées depuis les Assises du Sport en 2008 ?

Hamid Faridi : La lettre royale a clairement formulé les problèmes. Le sport au Maroc est malade de sa gouvernance qu’elle soit juridique, économique, administrative ou technique. L’objectif final c’est que le sport devienne un système social, économique, qui puisse s’autorégénérer sans l’appui financier permanent de l’État. Nous avons ainsi commencé par le plus urgent : la Loi. Au Maroc, la gestion du sport est déléguée aux fédérations et associations à caractère sportif. La loi 30-09 sur le sport a donné un cadre légal et a permis une meilleure structuration des intervenants. Notre premier chantier, qui a duré 24 mois, a été de mettre en conformité les fédérations sportives. Nous les avons donc rencontrées individuellement et nous avons été confrontés à des cas très divers. Il y a des fédérations bien gérées, avec des commissaires aux comptes, mais aussi des fédérations fantômes, représentant des sports qui n’existent pas, ou même des fédérations gérant des sports très populaires avec seulement deux licenciés. Le but était d’avoir un minimum d’homogénéité et de cohérence pour pouvoir parler le même langage. Je pense qu’aujourd’hui c’est chose faite. L’autorité de tutelle est rétablie et cela est extrêmement important. Nous avons dû également secouer des habitudes qui sont installées depuis tant d’années. Certaines fédérations naviguent à vue, sans réelle stratégie et la majorité des fédérations n’ont qu’une idée très approximative de leur rôle en tant que promoteur du sport. Elles se voient bien en tant que gestionnaires des problèmes quotidiens, mais ne cherchent pas à élargir la base des pratiquants. C’est pourquoi nous les encourageons à exprimer et à développer leurs ambitions à travers des objectifs clairs. Il y a encore beaucoup de travail à accomplir pour faire évoluer les mentalités. Car on ne change pas les réflexes collectifs par un règlement ou par une décision ministérielle, mais par beaucoup de pédagogie.

Comment améliorer les performances des sportifs marocains ?

Plutôt que d’annoncer des promesses difficiles à tenir, nous avons choisi d’adopter une approche plus humble et réaliste. C’est cette quête effrénée des médailles qui a mené le sport marocain dans la situation où il est aujourd’hui. Une médaille c’est l’arbre qui cache la forêt. Les performances sportives sont révélatrices de l’efficacité du système de détection des talents, du niveau de l’encadrement des plus jeunes… Le Ministère n’attend plus des fédérations de rapporter des médailles, mais a mis en place de nouveaux critères tels que le taux d’encadrement et l’élargissement de la base des pratiquants et des licenciés. Au Maroc, toutes fédérations confondues, football compris, il y a deux fois moins de licenciés que la fédération française d’équitation. Avant de parler de performance, il faut déjà remédier à ce problème et aussi revoir notre conception du sport de haut niveau, qui est à distinguer du sport d’élite. Prenons l’exemple de l’Espagne, qui a ramené de nombreuses médailles dans beaucoup de disciplines. Au FC Séville, un enfant de 9 ans a déjà un contrat pro de footballeur, couvert par les assurances. À la fin de chaque séance d’entraînement, un kinésithérapeute, un médecin, un nutritionniste et un psychologue/coach sont à sa disposition. Le sport de haut niveau, c’est mettre toutes les compétences au service du plus grand nombre à la base. Et la demande est là : plus de 3 000 équipes ont participé lors de notre tournoi de football de quartier Abtal el Hay. C’est dire si l’intérêt des Marocains pour le sport est fort. Il y a des milliers de pratiquants de taekwondo, d’arts martiaux dans les salles au Maroc et à l’étranger. Comme jamais dans l’histoire du Maroc, nous avons aujourd’hui une offre magnifique en termes d’infrastructures sportives : les CSP, les grands terrains, les petits terrains de quartier… Mais cela ne servira pas à grand-chose, si le management du sport fait défaut et si les clubs et les fédérations ne se dotent pas des compétences nécessaires. Il reste aussi à mettre en place le mécanisme de transfert des compétences : beaucoup de champions ne deviennent pas formateurs à leur tour et leur savoir-faire se perd sans pouvoir en faire bénéficier les plus jeunes.

Comment favoriser l’émergence d’une économie du sport ?

Dans le cadre de notre stratégie, nous avons créé le concept de sports mondiaux du Maroc qui sont l’athlétisme, le cyclisme, le football, le taekwondo et l’équitation.

Plus d’autres disciplines qui sont des sports d’images pour le Maroc, comme le golf et le tennis. Nous sommes en ce moment en train de négocier un partenariat avec Eurosport pour lancer une campagne de communication « Le Maroc terre des sports ». La chaine accompagne déjà le football, le golf, le tennis et le WTCC. Nous souhaitons qu’elle couvre également le tour du Maroc cycliste, qui a 40 ans, le tournoi Hassan II de tennis et le Moroccan Royal Tour d’équitation. L’objectif est d’attirer les investisseurs, ce qui est une approche nouvelle pour le Ministère qui se méfait par le passé des opérateurs privés. L’État doit mettre en place les infrastructures, mais ce n’est pas son rôle de continuer à investir. C’est à présent au secteur privé de prendre le relai. Parfois, les gens se plaignent de ne pas avoir de sponsor. Un sponsor c’est un investisseur, pas un mécène. Et même un mécène n’a aucune raison d’associer son image à un monde opaque. Plus il y aura de transparence et de démocratie dans la gestion fédérale et les clubs, plus il y aura de sponsors et de financiers dans le sport. Créer un climat des affaires favorable est la véritable base de l’économie du sport.

 

Quel potentiel représente le sport pour le Maroc ?

Il faut tordre le cou à certaines fausses vérités. Certains restent convaincus que le sport ne consomme et ne produit rien et ils ont pendant très longtemps construit leur discours sur le manque de moyens sans jamais proposer d’alternatives. Or, certains sports sont créateurs de spectacle et d’opportunités ahurissantes de business et ne sont même pas exploités à 10 %. La natation par exemple est extrêmement populaire. Lors de l’ouverture de la piscine du centre Moulay Rachid nous avons atteint 3 000 inscriptions en quelques jours. La piscine de la salle couverte Mohammed V réalise 30 millions de dirhams par an. La Tbourida attire à chaque moussem plusieurs milliers de personnes. La finale du Trophée Hassan II, retransmise sur 2 M, a réalisé une très forte audience. D’un côté il y a ces sports qui sont sous exploités et qui ne sont pas encore visibles pour les investisseurs et, de l’autre côté, il y a des sports qui doivent descendre de leur piédestal, comme le golf, pour atteindre les classes populaires.

Autre source de financement, les droits de retransmissions qui représentent une réelle manne financière pour le sport. La question est de savoir comment cet argent est redistribué et comment il rejaillit sur le pratiquant. Je crois que le Maroc a fait un grand pas en matière de modélisation des relations entre les producteurs et acteurs des spectacles sportifs et les médias diffuseurs. Maintenant, la machine doit être rodée et encadrée par l’autorité de tutelle d’amont en aval.

À l’échelle planétaire, il n’y a pas d’événement, de quelque nature qu’il soit, qui génère autant de « buzz » sur le web que le sport. C’est l’un des leviers du développement économique marocain. La Coupe du Monde des Clubs à Marrakech a eu beaucoup de retombées pour le secteur touristique, le transport, l’artisanat… Elle a redynamisé l’économie marocaine. Le sport n’est pas une fin en soi. C’est un investissement qui va avoir des répercussions sur l’individu, sur la santé de la population en général et sur l’économie du pays. C’est un secteur vital qui doit rapporter à l’État et à la collectivité pas seulement en termes de fierté nationale, mais aussi en termes de business.

 

Propos recueillis par Nadia Kabbaj, journaliste

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