Les influenceurs rattrapés par le fisc

Artistes ou intellectuels : l’expatriation pour donner une chance à sa carrière

La fuite des cerveaux ne concerne pas que les compétences scientifiques, les génies de la finance ou les cracks du management. Les artistes, écrivains et intellectuels marocains choisissent également d’autres contrées offrant un réel marché dans leur domaine ainsi que des conditions plus favorables pour l’épanouissement de leur carrière.

Septembre 2018. La presse marocaine fait état d’une cinquantaine de lauréats de l’Institut Supérieur d’Art Dramatique et d’Animation Culturelle de Rabat, qui « s’apprêtaient à immigrer aux Émirats arabes unis. » Des comédiens et des artistes recrutés par ce riche pays du Golfe pour « enseigner un cursus théâtral et artistique aux enfants de ce pays ». L’absence d’horizon dégagé a poussé ces jeunes diplômés, à la recherche d’un débouché, à opter pour cette filière, plutôt que de rester au Maroc.

De Tétouan à L.A…

Un marché artistique et culturel insuffisamment développé a également constitué un motif « d’exil » pour bon nombre d’artistes marocains. Cela a commencé il y a longtemps, avec Samira Bensaïd (rebaptisée ensuite « Samira Saïd ») qui, après s’être installée au Caire durant les années 80, a démarré une carrière internationale qui a fait d’elle l’une des chanteuses les plus populaires du monde arabe.

Pourtant, Samira Saïd s’est fait connaître très jeune au Maroc, grâce à l’émission de lancement de talent « Mawahib », un programme télévisé phare des années 1970, animé par le légendaire Abdenbi Jirari. Au Caire, Saïd chante pour les plus compositeurs de l’époque et choisit le dialecte égyptien. Lors d’un récent entretien, elle se confie : « Je rentrerai quand j’aurai avancé dans l’âge. Je passerai le restant de ma vie parmi mes proches. Si je m’arrête de chanter, je ne serai pas dans le besoin. J’ai suffisamment d’argent pour ne pas avoir à solliciter de l’aide de quiconque. »

Le destin de RedOne, Nadir Khayat de son vrai nom, est similaire à celui de Samira Saïd. Tout d’abord, ils ont tous les deux opté pour un pseudonyme plus commercial et ont ensuite quitté le Maroc pour réaliser leur rêve d’artiste. Natif de Tétouan, Nadir Khayat part à 18 ans pour la Suède pour monter un groupe de rock. La Suède se révèle être trop petite pour accomplir son ambition. Il déménage à New York, « the place to be ». Le hasard fait bien les choses, car il y rencontre celle qui deviendra Lady Gaga et lui compose ses principaux hits : Poker FaceJust DanceLoveGame… Installé depuis à Los Angeles, RedOne est aujourd’hui le producteur fétiche des plus célèbres stars de la pop : Mika, Enrique Iglesias, Jennifer Lopez, Pitbull… Une carrière dont il aurait pu difficilement rêver en restant au Maroc.

 

 

3 questions à Kenza Sefrioui, critique littéraire et éditrice, Auteure du livre « Le livre à l’épreuve, les failles de la chaine du Maroc ».

 « Le Maroc n’est pas le centre de gravité de sa production éditoriale »

 Conjoncture : Pourquoi les écrivains marocains sont-ils obligés de partir pour exister ?

Kenza Sefrioui :Pendant longtemps, les écrivains marocains ont publié à l’étranger, car il n’y avait pas de maison d’édition au Maroc : dans les années 60, les revues culturelles assumaient ce rôle, aux côtés de librairies-imprimeries, et ce n’est que depuis les années 80 que des maisons d’édition sont apparues. Ensuite, bon nombre d’écrivains et d’intellectuels qui avaient fait le choix de vivre à l’étranger, parfois après leurs études, parfois exilés pour des raisons politiques, ont publié leurs œuvres là où ils vivaient. Depuis plusieurs années cependant, beaucoup d’écrivains ont conscience des défaillances structurelles du secteur du livre au Maroc et espèrent, en publiant dans des circuits plus structurés, atteindre un plus grand nombre de lecteurs et obtenir plus de reconnaissance, à la fois sur le plan symbolique et matériel, de leur travail.

 

Où vont-ils publier leurs livres ?

Les écrivains arabophones se tournent vers Le Caire et Beyrouth, les pôles historiques de l’édition dans le monde arabe. Quant aux francophones, ils tentent leur chance à Paris. Ces deux centres littéraires ont l’avantage d’avoir construit, au fil des années, des circuits plus professionnels et de véritables marchés du livre. Dans les deux cas, le Maroc n’est pas le centre de gravité de sa production éditoriale.

 

Qu’est-ce qu’il faut faire pour que le Maroc garde ses créateurs ?

Le Maroc n’a pas de politique du livre. Ce ne sont pas quelques subventions qui peuvent y changer quoi que ce soit. Aujourd’hui, rien n’est fait pour construire un véritable réseau de lecture public, avec des bibliothèques animées par des professionnels ayant un vrai statut, disposant d’un budget pour faire des acquisitions régulières et proposer un fonds moderne et multilingue. Rien n’est fait pour lutter contre le piratage. Aucune loi ne fixe de prix unique du livre venant plafonner les remises et protéger les librairies indépendantes de la concurrence des distributeurs. Faute de constituer ce secteur en marché autonome, susceptible d’offrir de réelles perspectives de carrière, le Maroc risque de continuer à décourager et à étouffer ses talents.

 

Hicham Houdaïfa

 

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