Un million d’hectares pour favoriser une classe moyenne agricole

Sa Majesté le Roi Mohammed VI a demandé, le 12 octobre dernier, de lancer la melkisation d’un million d’hectares de terres collectives au profit des ayants droit. L’objectif : renforcer les petites et moyennes exploitations agricoles.

Dix ans après le lancement du Plan Maroc Vert, le Maroc se dirige-t-il vers une réorientation de sa politique agricole ? Le 12 octobre 2018, dans son discours au Parlement, à l’occasion de la nouvelle année parlementaire, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a appelé à « favoriser l’émergence d’une classe moyenne agricole », évoquant notamment des mesures en faveur des jeunes ruraux. Le Souverain a annoncé, en particulier, l’attribution d’un million d’hectares de terres collectives au profit des ayants droit. Une semaine plus tard, le Ministre de l’Agriculture Aziz Akhannouch était reçu par Sa Majesté.
Lancé en 2008, le Plan Maroc Vert a donné la part belle aux grands investisseurs en prévoyant de consacrer 75 milliards de dirhams à « l’agriculture moderne à haute productivité ou à forte valeur ajoutée », ou pilier I du Plan, selon l’Agence de Développement Agricole (ADA). 20 milliards de dirhams devaient être alloués au pilier II, qui concerne « certaines zones marginales ». D’après le Ministère de l’Agriculture, le PIB agricole moyen se montait à 106 milliards de dirhams par an entre 2008 et 2017, soit une hausse de 58 % par rapport à la moyenne sur la période 2000-2007.
« Si on ne parle pas de désaveu, même s’il est à peine voilé, du Plan Maroc Vert, ces nouvelles orientations données au Ministre de l’Agriculture Aziz Akhannouch sont le résultat de la situation sociale, qui est préoccupante. Des progrès ont été réalisés dans le domaine agricole, mais le développement humain accuse un retard. Aujourd’hui, le constat des politiques de distribution des terres est que certains continuent de s’enrichir tandis que d’autres restent à la traîne », analyse Mohamed Mahdi, Sociologue et Anthropologue à l’École Nationale d’Agriculture (ENA) de Meknès. Dans son discours, le Roi indiquait en effet « avoir conscience du morcellement croissant des terres agricoles et de son corollaire immédiat : la faible productivité ».
La solution passerait donc notamment par la « melkisation » (attribution d’un titre de propriété privée) d’un million d’hectares de terres collectives, dont les tribus (collectivités ethniques) jouissent conjointement. « Depuis que le domaine public a été totalement distribué depuis 2008 pour des projets agricoles, il existe un déficit en terres. Les terres collectives sont la dernière réserve foncière restante », précise Mohamed Mahdi. Régies par un Dahir de 1919, elles sont généralement utilisées pour la culture ou l’élevage et placées sous la tutelle du Ministère de l’Intérieur. Ces terres s’étendraient sur 12 à 15 millions d’hectares. « Si ces terres collectives sont distribuées à ceux qui en ont le plus besoin, cela pourrait faire partie de la solution pour rattraper le retard du développement humain en zone rurale », juge Mohamed Mahdi. Un long travail d’identification des ayants droit devra alors être effectué, certainement par les services du Ministère de l’Intérieur et du Ministère de l’Agriculture. « La situation de ces terres collectives est très diversifiée. Avec les années, il y a notamment eu une appropriation informelle de ces terres par des ayants droit qui, parfois, les louent ou les vendent », indique Zakaria Kadiri, ingénieur agronome et sociologue.

En devenant propriétaires, les agriculteurs pourraient de la sorte sécuriser leurs droits sur le terrain. Les investissements ou encore les aides publiques seraient ainsi, en théorie, facilités. Ces évolutions pourraient favoriser l’émergence d’une agriculture plus moderne et plus productive dans les petites et moyennes exploitations. Une opération de melkisation est d’ailleurs déjà en cours dans le Gharb sur 46 000 hectares de terres collectives irriguées, dans le cadre du Millenium Challenge Corporation (coopération maroco-américaine). « L’idée sera donc de tirer les enseignements de cette opération afin de l’étendre à toutes les terres collectives », anticipe Mohamed Mahdi.

Si ces mesures permettent, a priori, d’augmenter la production sur les terres concernées, un effort devra être fait sur l’accompagnement des agriculteurs. « Il faudra notamment fournir un appui à la commercialisation. Il est important, en effet, de drainer ce que l’on produit pour ne pas faire face à des crises de marché, des chutes de prix, des problèmes d’exportation… », prévient Zakaria Kadiri.

« Ces annonces sont le fruit d’un processus engagé de longue date », assure Mohamed Mahdi. Selon le chercheur, un projet de loi aurait déjà été déposé au Secrétariat Général du Gouvernement, qui remplacera le Dahir de 1919 sur les terres collectives.Q

Rémy Pigaglio

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