Sécheresse : vers la mise en place d’une gestion intégrée des pratiques agricoles

Appel à l’adoption d’une gestion intégrée des bonnes pratiques agricoles en synergie avec un plan de water management efficient afin de faire face à problématique de la sécheresse au Maroc.

Kamal Abberkani 1 Professeur Kamal Abberkani   (Ing. Ph. D.), Faculté Pluridisciplinaire de Nador, Université Mohammed Premier

Depuis le début du 20e siècle, le taux moyen de précipitations au Maroc a diminué d’une manière significative. Durant cette période, le Maroc a connu une importante diminution du cumul de précipitations, de l’ordre de -20 % en moyenne annuelle entre 1960 et 2018 (selon les sources). Les chercheurs estiment que cette courbe continuera à diminuer d’ici 2050 dans plusieurs zones du monde, incluant le Maroc. La situation reste d’autant plus inquiétante que les réserves en eau de surface et en eau souterraine ne peuvent pas combler les besoins de l’irrigation en agriculture. Ceci s’explique par la faible capacité de régénération de ces réserves en eau par les précipitations. De plus, au cours des dernières décennies, le niveau piézométrique de la plupart des nappes du pays a connu une forte chute. Les baisses ont atteint 20 à 60 m pour certaines nappes. Une vingtaine de nappes surexploitées avec un milliard de m3 prélevés dans les ressources en eau non renouvelables ont été recensées.

C’est pourquoi l’agriculture marocaine devrait faire face à cette situation, d’autant plus que ce secteur représente une des locomotives de l’économie nationale. Cette diminution des précipitations reste une réalité et la politique agricole marocaine devrait s’adapter et répondre à cette situation en implémentant une stratégie de gestion d’eau efficiente avec des objectifs à court, moyen et de long terme.

De plus, cette question de gestion d’eau ne concerne pas uniquement les institutions et les acteurs du secteur agricole. Il s’agit ici d’une problématique qui concerne de nombreux acteurs. Chacun d’entre eux devrait participer à l’élaboration d’un plan de « Water management » efficient et s’adapter à la situation pour les prochaines années. L’appel à la recherche scientifique et aux transferts technologiques devrait également être visé par cette nouvelle politique.

Une approche globale

Au lieu de n’appliquer qu’une solution ou une technologie à la fois, l’adoption d’une gestion intégrée des solutions (amélioration génétique des plantes, technologies numériques, système de dessalement des eaux, gestion des dates de semis en fonction de la demande des cultures en évapotranspiration, le choix variétal adapté à la sécheresse…) reste une solution universelle.

La politique de « Zonage agricole » présenterait aussi une alternative, en minimisant la production de certaines cultures qui consomment le plus d’eau dans des zones où l’eau est rare… Des études socio-économiques et de faisabilité de production par zone devraient ainsi être effectuées et s’appliquer sur des cultures, selon la valeur socio-économique de ce type de production.

Proposer des cultures alternatives au producteur marocain reste aussi une bonne piste à adopter. Par exemple, le secteur des plantes médicinales, pharmaceutiques, aromatiques et cosmétiques reste un bon choix. Cependant, le développement de ce type de production devrait se réaliser en synergie avec le déploiement de l’ingénierie de procédés pour l’extraction de biomolécules à grande valeur ajoutée et à grands bénéfices pour le producteur marocain.

Sélectionner les variétés les plus résistantes à la sécheresse

Pour ce qui est de l’amélioration génétique des plantes, il reste sans aucun doute une solution efficace. Le choix et la sélection des cultivars ou des variétés tolérantes à la sécheresse sont une des bonnes alternatives pour faire face à la pénurie d’eau. La recherche sur les aspects moléculaires de la tolérance à la sécheresse a fait l’objet de plusieurs études scientifiques.

Ces efforts importants de recherche se focalisent dans l’étude des mécanismes d’adaptation des cultures. Des études ont démontré que certaines variétés tolérantes à la sécheresse peuvent résister jusqu’à 70 % en termes de réduction en eau. Au Maroc, des variétés et des cultivars tolérants à la sécheresse existent, mais le problème est que certaines de ces variétés ne sont pas appréciées sur le marché et sont confrontées à la concurrence d’autres variétés plus gourmandes en eau, mais qui sont mieux vendues.

À vrai dire, les compagnies qui commercialisent les semences au Maroc, qui sont généralement des hybrides importés, ne prennent pas en considération ce critère de tolérance à la sécheresse. Les critères de commercialisation de ces semences mettent plutôt l’accent sur le rendement, la qualité, la couleur, la saveur…

La politique agricole marocaine devrait ainsi s’orienter sur la sélection des candidats variétaux tolérants à la sécheresse pour chaque culture produite sur le territoire. Cette stratégie agricole devrait aussi sensibiliser et subventionner ces variétés tolérantes à la sécheresse.

D’autre part, pour les céréales, les producteurs sèment généralement au mois d’octobre-novembre, période au cours de laquelle la pluviométrie est souvent propice pour la germination et la croissance. Donc, au lieu d’avoir un cycle de production plus long avec des cycles de froid d’hiver et des épisodes de sécheresse, il vaut mieux cultiver des variétés à cycle court au printemps. Surtout qu’en 2022, nous avons remarqué que les pluies n’ont commencé que vers début mars où les températures sont propices pour la croissance. À vrai dire, les variétés des céréales ayant une photopériode un peu plus longue avec un cycle de production plus court ou encore les variétés d’automne restent une bonne alternative. L’amélioration génétique dans ce sens pour les céréales restera aussi une bonne approche à suivre.

Mettre à profit les nouvelles technologies

Un grand intérêt est également porté à l’utilisation des technologies digitales en agriculture. Récemment, le secteur a connu une série de révolutions digitales et lui permettant d’atteindre aujourd’hui une efficacité de production au champ.

Ces avancées ont été marquées par des pratiques intelligentes et précises. Drones, capteurs numériques, applications App, imageries satellitaires ou encore les stations météo connectées qui réunissent le digital et l’agriculture proposent des solutions pour des problématiques de l’agriculture, notamment les problèmes liés à la sécheresse et à la gestion des eaux d’irrigation.

Les différentes données collectées par les capteurs numériques, les applications Apps ou les images satellites permettent d’analyser l’état hydrique des plants et des sols d’une façon instantanée. Ces technologies permettent également de prendre des décisions concernant la gestion d’irrigation et proposent aux agriculteurs des stratégies intelligentes d’économie d’eau. Ces dernières peuvent être, de plus, adaptées de manière manuelle ou automatique. Des seuils peuvent également être fixés au préalable selon les paramètres collectés par des capteurs, les applications smart ou les images satellites, jugés idéals pour économiser l’eau. Toutefois, ces technologies numériques nécessitent des formations pour les agriculteurs qui peuvent être réalisées via l’intervention des conseillers agricoles.

De nouveaux modèles agricoles intégrés

D’autres alternatives peuvent en outre être proposées comme : (i) l’utilisation des microorganismes comme les « PGPR », le « Biochar » et des substrats qui peuvent aider à augmenter la capacité de rétention en eau des sols ; (ii) l’utilisation des édifices hydroponiques ou le « Model Growth Factory » pour intensifier la production ; (iii) le recyclage et le traitement des eaux d’irrigation et de drainage (iv) l’utilisation des systèmes de culture intensive fermés, l’aéroponique, NFT ou hydroponique ; (v) la sensibilisation et l’incitation des compagnies et des intervenants du secteur agricole à la Recherche et Développement (R&D) avec la création d’institutions de recherche ; en réduisant le taux d’imposition sur les revenus en cas d’intégration du privé dans les programmes de recherche R&D (vi) la création de startups et de centres d’incubation dédiés au « Water Management » ; (vii) l’adoption de nouveaux concepts tels que les systèmes de quota de production agricole pour équilibrer l’offre et la demande en fonction de la situation de la pénurie d’eau, la « Taxe eau » et le « Zonage agricole »…

Ces solutions devraient être appliquées dans le cadre d’une politique de gestion intégrée traitant l’ensemble des solutions et non une seule solution à la fois chez le producteur. Enfin, la recherche scientifique et l’innovation devraient faire partie intégrante de cette politique. Les chercheurs, les producteurs, le secteur privé et les institutions étatiques concernés sont appelés à travailler tous ensemble dans un cadre de modèle R&D pour un Plan de « Water Management » efficient.

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