Rachid Andaloussi Benbrahim, invité de Conjoncture

« Casablanca doit se réconcilier avec son histoire »

Rachid AndaloussiEntretien avec Rachid Andaloussi Benbrahim, Architecte, membre fondateur de l’Association Casamémoire

Conjoncture : Pourquoi avoir choisi la défense du patrimoine architectural de Casablanca comme cheval de bataille ?

Rachid Andaloussi Benbrahim : Je ne sais pas si l’on peut parler d’un choix, mais plus d’une façon de militer, de réagir face à un acte urbain assez violent, celui de la perte de quelques bâtiments patrimoniaux emblématiques, voire iconiques, de Casablanca, et ce, depuis l’indépendance. J’étais personnellement un peu malheureux de voir disparaître du paysage urbain casablancais ces réalisations qui plaçaient Casablanca comme ville par excellence de l’architecture moderne à l’international.

Effectivement, des problèmes se sont posés dès lors qu’il s’agissait d’un héritage du protectorat. Nous avons tourné le dos à une phase de notre histoire, souvent douloureuse. Du point de vue culturel, nous entretenons depuis un rapport tendu avec ce leg du protectorat qui, d’après moi, a été vécu comme une revendication de notre propre identité et comme une interprétation difficile de notre histoire récente.

Nous nous sommes un peu acharnés sur ces bâtiments-là non pas intentionnellement, mais par négligence ou par méconnaissance de l’importance de ces architectures. Citons par exemple le cinéma Vox de Marius Boyer qui a été démoli, le théâtre de Casablanca, un équipement culturel de premier ordre, la piscine municipale de Casablanca inscrite au livre Guinness des Records comme l’une des plus grandes au monde. Ou encore les magasins réunis et les Galeries Lafayette construits par des architectes fameux du siècle dernier comme les frères Perret qui ont réalisé le théâtre des Champs-Élysées à Paris.

Citons également l’hôtel d’Anfa où a eu lieu la Conférence du même nom. Au-delà du bâtiment, c’est l’évènement même qui allait changer la face du monde et modifier le cours de la guerre. C’est regrettable de voir aujourd’hui les bus de touristes venir visiter l’ancien emplacement. Tout ceci fait que, en tant qu’architectes, nous nous sommes tous unis autour de Jacqueline Alluchon, que Dieu ait son âme, qui a catalysé toute cette volonté d’aller au secours des bâtiments en démolition emblématiques de cette époque.

La goutte d’eau qui a fait déborder le vase a été la destruction de la villa Mokri à Anfa qui était un manifeste de l’architecture art déco hybride incarnant la rencontre du savoir-faire des artisans et des maâlems marocains. C’est cela que nous avons voulu défendre l’idée que Casablanca est une expérience et un laboratoire d’architecture où deux cultures se sont rencontrées et se sont exprimées d’une manière fascinante à travers l’architecture en créant un mouvement d’architecture hybride. Ce qui a été fait à Casablanca ne pouvait pas être fait ailleurs parce que, justement, le savoir-faire des Marocains est dedans et cela a été totalement occulté.

C’est par ignorance que nous avons fait des actes de destruction qui ont coûté cher à notre histoire. Casamémoire est donc née pour la sauvegarder et pour défendre le patrimoine architectural du XXe siècle. L’association a réalisé tout un travail de sensibilisation et de réconciliation : la réconciliation avec nous-mêmes, avec notre histoire récente. Ainsi, nous avons dû expliquer et parler de l’architecture de Casablanca et de son histoire.

Nous avons défendu l’idée que Casablanca était un musée à ciel ouvert par rapport aux différents mouvements d’architecture qu’elle abrite. On parle beaucoup de l’art déco, mais on y retrouve un peu de tout : le style arabo-mauresque, néo-mauresque, art nouveau… C’est une véritable rencontre entre deux civilisations. L’architecture raconte également l’histoire. Si l’on regarde nos villes, si l’on porte sur elles un regard pertinent, elles commencent à nous répondre, à dialoguer avec nous. C’est ce rapport de dialogue que nous avons souhaité instaurer entre la ville et les Casablancais, ce pouvoir de fierté et d’appartenance à la ville.

Nous n’avons pas su conserver notre ville ni trouver la manière de fédérer tout le monde autour de l’intérêt commun pour pouvoir le défendre. C’est ainsi que nous avons effectué tout un travail de sensibilisation à travers les écrits et les conférences. Comme nul n’est prophète en son pays, nous avons fait appel à des experts internationaux.

Notre association a 23 ans d’existence et nous avons passé au moins la moitié du temps à travailler sur la sensibilisation. Nous étions en effet un peu perçus comme des « collabos », car nous défendions l’architecture française. Mais avec le temps, nous avons persévéré, nous nous sommes entêtés et aujourd’hui nous opérons sur des actions concrètes comme les Journées du Patrimoine, un rendez-vous annuel dont la 11édition est en cours de préparation. Nous formons 300 personnes qui seront des guides médiateurs lors de ces Journées du Patrimoine. Ce sont des jeunes et des personnes d’horizons très différents (lycéens, étudiants, médecins, ouvriers, salariés, fonctionnaires…).

Nous avons reçu lors de la dernière édition entre 20 000 et 25 000 visiteurs du jeudi au dimanche. Je pense qu’aujourd’hui la question du patrimoine architectural de Casablanca est entendue. Il y a eu également d’autres évènements comme l’Université Populaire du Patrimoine. Des visites sont organisées tous les jours. Nous avons édité des livres sur l’architecture, dont un guide. Toutes ces actions ont contribué à faire entendre la cause de Casamémoire et de tous les amoureux de Casablanca.

Pourquoi est-ce important de sauvegarder ce patrimoine ? Quels sont les enjeux, notamment du point de vue socio-économique, de la préservation du centre-ville ?

Au Maroc nous avons 32 médinas, la seule ayant accueilli des bâtiments modernes, est celle de Casablanca. C’est l’image même de la modernité, tout d’abord car c’est une médina du littoral. La région Chaouia était le grenier du Maroc. La richesse de la région a fait que cette ville était assez ouverte. C’est elle qui abritait le plus de représentations diplomatiques et de consulats.

Après il y a eu la littoralisation du Maroc par Lyautey; le Maroc dont la population vivait alors dans l’arrière-pays : à Fès, Meknès, Marrakech… les villes impériales. L’objectif était d’arrimer le Maroc à l’autoroute mondiale du commerce qu’est l’Océan Atlantique. Le port a dynamisé la création de la ville sur le plan économique ainsi que sur le plan des échanges. Un centre a été créé, un pôle administratif, un pôle économique et financier, des espaces de loisirs… Ces caractéristiques ont créé une identité pour Casablanca.

La ville a ainsi connu une croissance exponentielle en un laps de temps très court, accueillant les populations marocaines, mais aussi des Français des Italiens, des Espagnols… Casablanca est devenue une mégapole qui par ses paramètres urbains entre dans le réseau des villes à l’international. Le mot bidonville est également né à Casablanca. Le développement, la construction d’une zone industrielle importante a fait que des regroupements humains sont venus se greffer autour de Casablanca.

Casablanca était une ville à l’avant-garde. Elle est non seulement le lieu par lequel la modernité est entrée au Maroc, mais la ville a fabriqué sa propre modernité et a participé au concept et la création même  de ce qu’est la modernité.

A la veille de la mondialisation, il était donc important de nous ancrer dans nos identités. Nous devons valoriser les spécificités de nos villes et lorsque l’on perd un des paramètres de notre spécificité, nous perdons complètement l’âme et la ville.

C’est pour cela qu’il était important de revenir à la source pour pouvoir mettre en relief les avantages de cette architecture mondiale. Il a fallu rendre à ce centre-ville ses lettres de noblesse et le réhabiliter. Cela participe à l’attractivité économique.

Ce patrimoine doit en effet intégrer un circuit économique rentable : il doit être entretenu, attractif et appartenir à tout le monde. Cette ville mérite de recevoir des milliers de touristes. C’est une question de civilisation, c’est le témoignage de ce que l’Homme est capable de produire à travers la mixité et la rencontre des cultures.

Quel est votre regard sur le projet de sauvegarde du patrimoine de Casablanca ?

Depuis sa création en 1995, l’association avait pour but d’inscrire un jour Casablanca à la liste du patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO. Casamémoire a constitué un dossier qui lui a pris beaucoup de temps. Or, nous ne pouvions pas monter un tel dossier sans recourir à des documents officiels. C’est à ce moment-là que nous nous sommes aperçus qu’il y avait des problèmes et qu’au Maroc, les plans d’aménagement sortaient sans plans de sauvegarde.

Depuis l’indépendance, il n’y a plus eu de plan d’aménagement. Mais une ville n’est pas une chose inerte. Elle est organique, elle vit, elle a besoin d’entretien, de réflexion, de stratégie de développement. Et la ville nous l’a bien rendu, avec un développement anarchique. Après les révoltes du pain de 1981 à Casablanca, nous nous sommes ressaisis et nous avons pris conscience qu’il fallait élaborer des plans d’aménagement et des schémas directeurs, mais sans les plans de sauvegarde. Lorsque nous avons préparé le dossier pour l’UNESCO, nous avons dû procéder à un inventaire des bâtiments et nous avions ainsi déjà presque entamé le plan de sauvegarde. Avec l’association, nous avons inscrit une centaine de bâtiments.

L’Agence Urbaine a compris qu’il fallait réaliser un plan de sauvegarde et a lancé un appel d’offres dans ce sens. Aujourd’hui, nous nous sommes donc mis à niveau en ce qui concerne la loi, puisque dorénavant, les plans d’aménagement ne pourront pas sortir sans plan de sauvegarde. La ville est le lieu de la solidarité. Quand on réhabilite la Place Mohammed V, elle est littéralement prise d’assaut, car c’est le seul lieu de vie et de rencontre dans les alentours et j’espère que beaucoup de gens viendront s’approprier cette place.

J’aime beaucoup le mot arabe « el mechouar », qui veut dire se concerter, l’idée d’être dans un espace public qui appartient à tous, là où se tisse le lien de la solidarité. C’est ce territoire-là que nous avions perdu depuis longtemps, car il n’y avait plus de places publiques. Nous allons maintenant vers une reconquête de cet espace public. Le dossier est maintenant entre les mains de l’UNESCO.

Quels sont les autres chantiers sur lesquels travaille l’association ?

Aujourd’hui, nous travaillons sur les lois. Nous avons besoin de textes, de mesures incitatives pour que le promoteur immobilier, que l’acteur économique vienne investir dans le patrimoine. Dans le logement social, le Maroc a relevé un défi extraordinaire. Aujourd’hui, nous construisons 200 000 logements sociaux par an, soit l’équivalent d’un programme sur 10 ans il y a 20 ans. Il est temps aujourd’hui de recenser à Casablanca les habitations potentielles en train de tomber en ruine et qui représentent un réel danger. L’âge du béton est de 100 ans et il y a des bâtiments à Casablanca qui sont arrivés à un âge très avancé et qui peuvent lâcher à tout moment. Il faut les entretenir contre la pluie et les autres facteurs environnementaux.

Au Maroc, nous avons un savoir-faire extraordinaire, nous sommes capables de retravailler notre patrimoine. La technique s’apprend, le savoir-faire se transfère ! Maintenant, il faut de la volonté et de l’argent. L’argent viendra grâce aux lois. Si le programme de logement social a réussi, c’est avec l’aide du partenariat public-privé. En défiscalisant, il y aura beaucoup d’investisseurs, cela sera rentable et tout le monde sera gagnant.

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