Najib Akesbi, invité de Conjoncture

« Aujourd’hui encore, nous sommes dans une économie agricole qui dépend de la pluie et du beau temps »

Najib Akesbi, économiste, enseignant-chercheur est l’invité de Conjoncture

Quel est votre regard sur la situation économique internationale actuelle ? Peut-on craindre que cela aggrave des problèmes déjà structurels au Maroc au niveau économique ?

Après l’optimisme qui avait prévalu en 2021, qui était plutôt une année de reprise assez franche, maintenant c’est le pessimisme qui semble prendre le pas, essentiellement du fait de deux événements.

Le premier est évidemment la guerre entre la Russie et l’Ukraine qui, malheureusement, semble s’installer dans la durée et qui va beaucoup peser sur les équilibres mondiaux. Le 2e élément, c’est le retour en Chine de la pandémie qui, en cas de reprise, constituerait un autre facteur aggravant de la situation.

Au Maroc, cette situation internationale défavorable aura un impact sur la demande extérieure. Globalement, la situation au 2e trimestre 2022 est également mauvaise : les prévisions du HCP tablent, je crois, sur 1,2 % de croissance.

Les prévisions varient, mais je peux vous dire que, quelles que soient la situation ou les évaluations des différents producteurs de statistiques (HCP, Bank Al-Maghrib Ministère des Finances, les institutions internationales…), je pense que nous serons globalement en dessous des 2 %. Cela veut dire que nous nous trouvons dans un schéma d’évolution en W alors que nous pensions être dans une évolution en V après les bons résultats enregistrés en 2021.

En effet, l’année dernière nous avons connu une reprise assez forte, avec plus de 7 % de croissance, à un tel point que l’on parlait d’une annulation du recul de 2020, le PIB enregistré au début 2021 étant à peu près équivalent à celui de 2019.

Au Maroc, le revirement a commencé par la sécheresse extrêmement forte, comme on n’en a pas connu depuis longtemps. Heureusement, il a plu un peu au mois de mars, mais l’année agricole est ratée, avec l’impact que l’on connaît. En dépit de tout ce que l’on peut dire, l’agriculture reste déterminante et le PIB agricole conditionne ainsi le PIB de l’économie dans son ensemble.

En ce qui concerne la guerre en Ukraine, l’impact sur l’économie marocaine sera principalement visible sur les prix à la fois de l’énergie et des produits alimentaires. On s’aperçoit à quel point nous sommes vulnérables et combien notre sécurité aussi bien alimentaire qu’énergétique est en danger. Au-delà de cela, cette crise se traduit concrètement par de l’inflation importée dont l’impact est considérable. Le coût des importations de l’énergie a augmenté de 80 % et celui des produits alimentaires de 25 %. Cela va non seulement avoir des conséquences sur la balance commerciale, mais également sur le pouvoir d’achat de la population.

Selon certaines institutions internationales, la hausse des cours des matières premières est partie pour durer au moins jusqu’en 2024-2025. Cela veut dire, là aussi, que nous sommes installés dans un scénario d’une évolution récessive.

L’autre élément qui caractérise cette évolution est assez inédit. Nous voyons en effet revenir un spectre que l’on n’a pas connu depuis les années 70 : la stagflation. Depuis les années 90, nous avons connu au Maroc une inflation plutôt faible, à moins de 2 %, avec une croissance comprise entre 3 et 4 %. Aujourd’hui, nous constatons une croissance inférieure à 2 % et une inflation atteignant jusqu’à 4-6 %. On retrouve donc cette situation de stagflation.

Les régulateurs de l’économie doivent trouver le bon équilibre entre la croissance, le taux de chômage et le taux d’inflation acceptables. Dans l’évolution actuelle, nous avons les deux inconvénients sans les avantages. Comme dans les années 70, l’inflation est, encore une fois, largement importée.

Actuellement, il existe une stagnation au niveau de la demande intérieure. Normalement, cette stagnation ne doit pas être accompagnée par une hausse des prix, mais, comme l’économie marocaine est beaucoup plus ouverte aujourd’hui qu’elle ne l’était dans les années 70, l’impact est encore plus grand. Je rappelle que le taux d’ouverture de l’économie marocaine est de 87 %.

Donc, nous sommes face à une économie qui reste intérieurement fragile et qui est, vis-à-vis de l’extérieur, encore plus vulnérable et plus ouverte qu’elle ne l’était par le passé.

Est-ce la fin du modèle de mondialisation ?

La fin de la mondialisation ne veut pas dire grand-chose. L’économie mondiale va continuer à fonctionner. À mon avis, ce qui est en train de changer c’est avant tout l’optimisme béat que j’appelle le délire néolibéral des décennies précédentes où l’on ne jurait que par la mondialisation heureuse, le village planétaire…, avec l’incroyable inconscience que cela pouvait représenter en matière de sécurité et de souveraineté pour chaque pays. Nous étions dans l’excès. Je dis souvent que l’un des points positifs de la pandémie, c’est qu’elle a permis d’ouvrir les yeux, de créer un électrochoc y compris chez les grands partisans du néolibéralisme et de la mondialisation.

Ce phénomène ne va pas tant influer sur le niveau des échanges, que sur celui des investissements. Je pense que la tendance serait plutôt à une redistribution des chaines de valeur vers des aires géographiques de proximité. Par exemple, pour l’Europe, cela peut être une recomposition, une redistribution des investissements vers la région euro-méditerranéenne. Donc, on ne peut pas parler de fin de mondialisation, car les échanges, qu’on le veuille ou non, devront continuer. Mais cela se fera certainement différemment avec de nouvelles modalités et des restructurations.

Comment le Maroc peut-il sortir de sa dépendance à la pluviométrie et assurer également sa sécurité alimentaire ?

La première chose est de revenir aux fondamentaux et à la réalité physique de la situation. Nous sommes globalement un pays semi-aride où, malheureusement, l’eau ne coule pas à flots, indépendamment de l’évolution météorologique des 30-40 dernières années.

Nous sommes en effet en situation de stress hydrique depuis longtemps et en passe d’arriver en situation de pénurie. La disponibilité des ressources en eau est de 620 m3 par tête alors que le niveau de pénurie est à 500 m3. Donc, il y a un vrai problème, quelle que soit l’évolution des choses.

L’autre facteur est évidemment agricole. Selon le HCP, l’agriculture représente 87 % de l’utilisation de l’eau disponible dans le pays. Mais, on constate que les choix liés aux politiques agricoles et aux politiques de l’eau qui ont été faits dans les années 60 sont restés les mêmes aujourd’hui, voire ont été accentués.

On a fait le choix d’un modèle agro-exportateur, sous les recommandations des organisations internationales, sans se préoccuper de l’impact que peut avoir un tel modèle sur les ressources en eau.

Depuis 60 ans, on perpétue ce dogme et on continue aujourd’hui à développer des cultures extrêmement consommatrices en eau et largement destinées à l’export : la pastèque qui est cultivée à Zagoura, région semi-aride, ou encore l’avocatier qui consomme des quantités phénoménales d’eau. Le Plan Maroc Vert a accentué les choses puisqu’il a accordé davantage de subventions à ces mêmes productions.

Les nappes phréatiques ont commencé à fondre et, quand se produit une sécheresse comme celle que nous connaissons actuellement, l’impact est encore plus grave que dans les années 80 puisque la demande n’est pas la même.

Le grand paradoxe est donc que nous avons développé les cultures d’exportation qui surconsomment l’eau et qui malheureusement n’arrivent pas à être exportées à hauteur de leur potentiel, car l’Union européenne est protectionniste et ultra-protectionniste, précisément envers les produits agricoles pour lesquels nous disposons d’un potentiel d’exportation important.

D’un autre côté, nous avons négligé les cultures vivrières, les productions que consomment les Marocains, notamment les céréales, le blé, le maïs, mais aussi le sucre, les oléagineux… tous les produits de base qui sont précisément l’objet des spéculations internationales aujourd’hui.

Pour les oléagineux, le taux d’autosuffisance est de 2 %. Ainsi, 98 % de l’huile que l’on consomme est importée, dont une grande partie provient de Russie et d’Ukraine. En ce qui concerne le sucre, on importe 53 % de notre consommation. Pour le maïs, intrant pour la production de viande blanche, c’est la totalité de notre consommation qui est importée. Quant au blé, selon la récolte, on importe entre la moitié et les deux tiers de la consommation.

Nous avons des stocks de sécurité qui ne représentent même pas la moitié de ce qui est légalement exigé. Il faut bien comprendre que nous sommes installés dans cette situation de dépendance et que les choses ne vont pas se régler du jour au lendemain. Globalement, nous sommes plus que jamais dépendants précisément des produits alimentaires de base qui sont justement l’objet de cette tension internationale, avec la possibilité de se retrouver demain, malgré la plus grande réserve de devises possible, en situation de ne pas pouvoir s’approvisionner.

Ce sont les faits : aujourd’hui encore nous sommes dans une économie agricole qui dépend de la pluie et du beau temps. Quoi que l’on en dise, cela se vérifie chaque année. L’année dernière, il a plu suffisamment et au bon moment. Nous avons eu ainsi une récolte de 103 millions de quintaux et cela a tiré le taux de croissance à 7,4 %. Cette année, il a plu tardivement et pas assez, nous allons donc produire près de 30 millions de quintaux, avec une croissance économique de moins de 2 %.

Qu’en est-il de la sécurité énergétique ?

Jusqu’à nouvel ordre, le Maroc n’est pas producteur d’hydrocarbures donc, nous sommes un pays dépendant. Jusqu’en 2015, nous avons connu des crises pétrolières et de fortes augmentations, mais deux choses nous permettaient toutefois de gérer le mieux possible de tels chocs. Avec la Samir, nous disposions de capacités de stockage. De plus, la Samir, qui importait du brut, jouait un rôle d’amortisseur avec le marché international, que ce soit en termes de taille de marché, de prix… Auparavant, en cas de besoin, nous pouvions nous approvisionner en brut auprès d’un pays arabe ami, ce qui n’est plus possible aujourd’hui.

Deuxièmement, nous disposions d’un système de régulation avec la caisse de compensation qui permettait de réduire un peu l’impact de la hausse des cours mondiaux sur le pouvoir d’achat et, plus globalement, sur l’économie. En 2015, nous avons cassé ces deux outils. On a en effet libéralisé un secteur largement oligopolistique en l’absence d’une instance de régulation (le Conseil de la Concurrence était gelé à ce moment-là) et après avoir mis en faillite la Samir.

À partir de l’été 2014, les cours mondiaux ont commencé à diminuer mais chacun de nous a pu constater que cette baisse n’a pas été répercutée sur les prix à la pompe. En 2018, comme le Conseil de la Concurrence était toujours gelé, une commission parlementaire a fait un rapport qui, après enquête, a mis en évidence une entente des distributeurs sur les prix générant une rente, c’est-à-dire un surprofit lié à une position de domination du marché. Cette situation persiste à ce jour. Selon le Front national pour la sauvegarde de la Samir, qui a fait le calcul, ce surprofit s’élèverait au total à 45 milliards de dirhams.

Fin 2018, le Conseil de la Concurrence a été réactivé et a commencé à travailler sur le dossier des hydrocarbures. En juillet 2020, le Conseil a conclu à une entente avant d’être à nouveau gelé. Une commission a alors été constituée pour enquêter sur le traitement de ce dossier. Cette commission a produit huit mois après un rapport qui n’a jamais été publié. Elle a annoncé l’existence de dysfonctionnements dans la procédure, sans préciser lesquels. Aujourd’hui, en attendant la nouvelle loi relative à la concurrence, le Conseil de la Concurrence ne traite plus le dossier des hydrocarbures. La situation est ubuesque.

En résumé, aujourd’hui, il n’y a pas de capacité de stockage (imaginez si nous avions stocké 2 millions de tonnes il y a deux ans, lorsque le prix du baril de brut était tombé à moins de 20 dollars) et il n’y a pas non plus de mécanisme de régulation.

On s’est privés de tous les mécanismes pour affronter la crise et le résultat est là.

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