Mohamed Rabie Khlie, invité de Conjoncture

«La LGV représente un réel saut qualitatif dans l’offre ferroviaire marocaine »

Interview de Mohamed Rabie Khlie, Directeur Général de l’ONCF

Mohamed Rabie KhlieConjoncture : Quel est votre regard sur le déploiement des infrastructures au Maroc ces dernières années ? Selon vous, quel est leur rôle dans le développement économique du pays ?

Mohamed Rabie Khlie : Depuis plus d’une décennie, le Maroc s’est inscrit dans une dynamique active de réalisation de projets de grande envergure, couvrant les différents domaines socio-économiques, et ce, eu égard à la politique des grands chantiers insufflée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Ce choix stratégique a été particulièrement marqué par la mise en œuvre de profondes réformes et le lancement de nombreux projets pour le renforcement des diverses infrastructures du pays.

Comme partout dans le monde, le développement économique d’un pays passe d’abord par le développement de ses infrastructures. Une véritable rupture a été opérée au cours de ces dernières années, donnant lieu à un saut, à la fois qualitatif et quantitatif, en matière de développement et d’équipements de notre pays, notamment en infrastructure de transport. En témoignent les grands chantiers qui ont concerné tous les modes de transport : routes, autoroutes, ports, aéroports et chemins de fer. Cela a été rendu possible grâce à l’accélération du rythme des investissements et la mobilisation d’importants moyens financiers qui sont passés de 56 milliards de dirhams durant la période 2003-2007 à 166 milliards de dirhams pour le quinquennat 2012-2016, soit pratiquement trois fois l’enveloppe allouée au secteur en l’espace d’une décennie.

Le projet de Ligne à Grande Vitesse entre dans sa dernière phase : quels ont été les principaux challenges relevés lors de ce projet ? Quelles sont les retombées, directes ou indirectes, attendues ?

Comme vous le savez, le projet structurant de la Ligne à Grande Vitesse (LGV) Tanger-Casablanca ne manquera pas de produire un saut qualitatif certain sur l’offre ferroviaire. Normal ! Puisqu’il a pour objectif de relier les deux grands pôles économiques du Royaume, de satisfaire convenablement la demande, de libérer la capacité pour le transport fret et de contribuer au développement des zones concernées. Ce projet a été conçu d’une façon intégrée, avec l’ambition d’asseoir un modèle viable dont la réussite permettra de catalyser et d’accélérer le développement de lignes sur les autres axes prévus dans le schéma directeur. C’est ainsi que cette nouvelle liaison est appelée à contracter la carte, en rapprochant et en accélérant la mobilité entre Casablanca et Tanger : 2h20 seulement au lieu de 5h actuellement ! La LGV constitue donc un cas d’école au regard de ses spécificités, en considérant à juste titre le fait qu’elle offre une opportunité de développer l’expertise et le savoir-faire national, de promouvoir le transfert de compétences et d’initier le développement d’un écosystème ferroviaire local qui rayonnera certainement au niveau régional. Aujourd’hui, ce projet enregistre un avancement global de 92 %, toutes composantes confondues : les travaux de génie civil sont d’ores et déjà terminés, ceux des équipements ferroviaires seront achevés avant la fin 2017. Par ailleurs, les essais de montée en vitesse en vue d’atteindre les 320 km/h ont débuté au cours du mois de septembre sur un tronçon de 110 km et le premier semestre 2018 sera consacré aux essais d’homologation du système et à son rodage. La préparation à l’exploitation avance conformément au planning arrêté notamment la formation des conducteurs, du personnel en charge de la maintenance et du personnel commercial. La mise en service commerciale du projet est prévue au cours de l’été 2018.

« Aujourd’hui, le réseau ferré national est un chantier à ciel ouvert, de Tanger à Marrakech, qui n’a pas son précédent dans l’histoire des chemins de fer de notre pays. »

 

Quels sont les autres grands projets d’investissement prévus par l’ONCF ?
Aujourd’hui, le réseau ferré national est un chantier à ciel ouvert, de Tanger à Marrakech, qui n’a pas son précédent dans l’histoire des chemins de fer de notre pays. Actuellement en phase d’achèvement, ce vaste chantier comporte notamment le projet de construction de la Ligne à Grande Vitesse reliant Tanger à Casablanca, le triplement de la voie ferrée entre Kénitra et Casablanca, le doublement complet de la ligne Casablanca-Marrakech, le remaniement des installations ferroviaires au sein de l’agglomération de Casablanca, la modernisation des installations de signalisation à travers le réseau, la réhabilitation du tunnel ferroviaire reliant Salé à Rabat, la construction de nouvelles gares ferroviaires, etc.

Dès leur mise en service, à partir de 2018, ces projets structurants ne manqueront pas d’améliorer, voire de métamorphoser la configuration du réseau ferré national dans l’objectif de transformer complètement l’offre ferroviaire, de renforcer la sécurité, d’améliorer la qualité de service et de rapprocher les villes en réduisant les temps de parcours. Sans oublier, bien entendu, l’impact de ces projets sur le développement d’un écosystème autour du ferroviaire. Cela permettra, en effet, de dynamiser les activités des entreprises marocaines tout en contribuant à la création de valeur et d’emplois durables.

Quel a été le bilan du contrat-programme 2010-2015 signé entre l’ONCF et l’État ? Un nouveau contrat-programme est-il en cours de préparation ?

Globalement, le bilan du contrat-programme 2010-2015 a été satisfaisant. En témoigne, l’évolution cumulée de quelques indicateurs phares : 219 millions de voyageurs ont fait confiance au train pour leur déplacement (+31% entre 2010 et 2015) soit près de 100 % de l’objectif fixé par le contrat-programme, 212 millions de tonnes de marchandises acheminées (+22 % par rapport à l’objectif contractuel). Cela correspond à un chiffre d’affaires global de 22,1 milliards de dirhams (+7 %) sur la période 2010-2015. Les indicateurs financiers sont également au vert, avec un résultat net cumulé de 422 millions de dirhams et une capacité d’autofinancement de 7,1 milliards de dirhams (+37 %).

Pour ce qui concerne le nouveau contrat-programme, notre priorité est de le faire aboutir incessamment. Il s’agit de tracer la feuille de route pour les années à venir selon un business model plus élaboré, prenant en compte les nouvelles ambitions de développement du ferroviaire. Ceci, dans le cadre de la stratégie conçue pour faire de l’ONCF un opérateur toujours dynamique, innovant et performant au service de la mobilité durable des personnes et des biens.

Quelle est la stratégie de développement commercial de l’ONCF ?

Toujours dans le souci d’offrir des produits et des services innovants, l’Office a déployé un ambitieux programme de modernisation et de construction de gares ferroviaires, aussi bien les grandes que les moyennes et petites, marquant ainsi la rupture avec la conception traditionnelle des gares comme simples points de transit des voyageurs. Selon ce nouveau concept, ces édifices s’intègrent harmonieusement dans l’environnement urbanistique des villes et se positionnent comme espaces multifonctionnels offrant des services diversifiés à même de satisfaire au mieux les attentes des voyageurs et des visiteurs. Quant à l’activité fret et logistique, elle se développe dans un contexte marqué, entre autres, par des mutations structurelles dues au processus de libéralisation et d’ouverture de l’économie marocaine, à la délocalisation de certaines activités industrielles et aux changements intervenus dans la politique de distribution de nombreuses sociétés. À cela s’ajoutent les évolutions dues aux stratégies nationales d’accélération industrielle et au développement de la compétitivité logistique. En chiffres, ce sont 28,2 millions de tonnes de marchandises qui ont été transportées en 2016 générant un chiffre d’affaires de plus de 2 milliards de dirhams, soit 7 % de plus que les prévisions budgétaires. Les secteurs d’activité les plus concernés par ces performances sont l’agriculture, les hydrocarbures et l’automobile qui a enregistré un nouveau record accompagnant la performance réalisée par l’usine Renault de Tanger.

Pour le transport multimodal, je tiens à souligner que l’Office place le développement durable parmi ses principales préoccupations. Dans ce sens, l’entreprise s’est fixé comme objectif de se positionner comme un opérateur compétitif, jouant un rôle majeur dans le développement économique et social du pays, en faisant du mode ferroviaire un outil essentiel du développement durable et un vecteur contribuant de manière significative à l’équilibre des territoires. Eu égard aux recommandations de la COP22, les politiques de transport et de déplacement doivent nécessairement s’orienter vers les modes « amis de l’environnement », économes en énergie et à faible empreinte carbone. Autrement dit, les acteurs du secteur de transport sont appelés, plus que jamais, à innover sur les différents registres tout en s’inscrivant dans une démarche de profondes transformations des systèmes de transport intégrant les impératifs dictés par le pari du développement durable. Citons, à ce titre, l’importance d’opter, dans un souci d’optimisation, pour un système de transport collectif axé sur la pertinence, la complémentarité et surtout la multimodalité. Il est également primordial d’investir dans des modes propres et économes en énergie et en espace, prenant en considération les spécificités géographiques et les plans de développement socio-économique de chaque région. D’où l’importance de repenser et de mettre en place des systèmes de gouvernance plus efficaces pour une mobilité aux meilleurs coûts financiers et climatiques.

Comme vous le savez, les meilleurs modèles et les systèmes de mobilité les plus pertinents à travers le monde sont bâtis autour des déplacements où le train, le tram, le bus électrique, les taxis, etc. se rejoignent tous au niveau des gares ferroviaires, hubs urbains de mobilité durable, dans le cadre de la politique d’aménagement des territoires.

Quelles sont les nouveautés mises en place dans le cadre de la démarche qualité et du service client ?

Chaque jour, l’Office ne cesse de poursuivre ses actions visant à améliorer les conditions de voyage de ses clients en leur assurant fiabilité et proximité de plus en plus optimisées. Et ce, en dépit d’un contexte contraignant, lié notamment au programme dense de travaux généré par les grands projets de développement (nouvelle Ligne à Grande Vitesse reliant Tanger à Casablanca, triplement de la voie entre Kenitra et Casablanca, doublement complet de la voie entre Casablanca et Marrakech, etc.). Face à ces contraintes, l’Office a fait le choix de maintenir l’offre presque au même niveau, d’effectuer l’essentiel des travaux pendant la nuit, de veiller à garantir le niveau de sécurité exigé et de limiter l’impact sur la qualité du service.

Autre nouveauté introduite par l’Office : la vente multicanale offrant aux passagers flexibilité, adaptabilité et réactivité. Grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, l’Office continue à développer sa relation de proximité avec ses clients pour être à leur écoute, satisfaire leurs besoins d’informations et les accompagner avant, pendant et après leur voyage.

Pour offrir aux personnes à mobilité réduite un voyage en toute sérénité, l’Office a amélioré sa « politique accessibilité » en repensant tous ses espaces et en leur facilitant l’accès aux trains. De nombreux aménagements en gare et sur le matériel roulant ont été ainsi réalisés et une formation a été dispensée au personnel front office pour une meilleure compréhension des besoins de cette catégorie de clients.

Comment sont amenés à évoluer les métiers de l’ONCF ? Quels sont les enjeux en matière RH ?

L’ambition de faire de l’Office un opérateur dynamique, innovant et performant au service de la mobilité durable est portée, au quotidien, par des femmes et des hommes qui travaillent d’arrache-pied pour atteindre les objectifs tracés, prenant à cœur la performance et la compétitivité de l’entreprise. Aujourd’hui, dans une économie orientée vers les savoirs, le transfert des compétences et le développement du capital humain revêtent, plus que jamais, une dimension stratégique particulière. En effet, la politique Gestion des Ressources Humaines de l’ONCF s’est traduite par une orientation vers un leadership participatif, un développement des compétences, aussi bien individuelles que collectives, la promotion de l’équité des salaires et des activités sociales, ainsi qu’une écoute permanente vis-à-vis des partenaires sociaux.

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