Mohamed Chafiki, Directeur des Etudes et des Prévisions Financières au Ministère de l’Economie et des Finances.

Conjoncture : La période que nous vivons en ce moment se prête t-elle aux prévisions économiques ?

Mohamed Chafiki : La crise a imposé des visions économiques inscrites dans le court terme au moment où nous avons à faire à une transformation structurelle de l’ensemble de l’économie mondiale. C’est la culture de l’instant. Les prévisionnistes ont tendance actuellement à réinterpréter le monde un peu trop facilement à chaque nouveau phénomène économique. Je pense plutôt que nous devrions revenir à une approche qui réinterroge les évolutions de conjonctures, une approche plus structurelle moins « émotionnelle ».

Conjoncture : Nous sommes à l’heure d’internet, des chaines d’informations … Tout le monde peut commenter le football mais aussi l’économie…Où sont maintenant les penseurs, les théoriciens, les grands économistes ?

Mohamed Chafiki : C’est la crise qui a déclenché tout cela. Nous avons tous, les yeux rivés sur des données macro-économiques, sur de l’actualité qui concerne les déficits de tel ou tel pays, les taux de change… Je ne dis pas que ce n’est pas important mais une bonne compréhension de l’évolution des économies actuelles suppose que l’on ait une bonne compréhension des mutations qui sont en cours. Je trouve, par exemple, que les travaux de l’économiste français Thomas Piketti sur l’explication de la crise sont intéressants parce que, justement, il a observé plusieurs décennies. Son idée, qui consiste à dire que les modèles de croissance ne sont plus soutenables dans les grands pays à cause de l’augmentation des inégalités, est une vraie réflexion. Il explique ainsi le « divorce » entre la sphère financière et la sphère de l’économie réelle.

Conjoncture : Et si l’on rapporte cela au Maroc ?

Mohamed Chafiki : Le Maroc a connu, ces deux dernières décennies, des transformations importantes avec des sujets qui continuent à perturber la réflexion des observateurs. On peut citer à titre d’exemple, la céréaliculture. En 2014, la récolte a diminué de 2 millions de quintaux et à partir de cette baisse, on continue à refaire toute l’analyse de l’Economie marocaine alors que la structure de la valeur ajoutée agricole a totalement changé. La vérité, c’est que la part de la céréaliculture a beaucoup baissé, et que l’essentiel de la valeur ajoutée vient maintenant de l’arboriculture, de l’élevage ou des cultures maraichères. Ce changement est d’ailleurs en phase d’être accéléré par le Plan Maroc Vert. En effet, 60 % de la valeur ajoutée agricole dépend maintenant des périmètres irrigués, donc des réserves en eaux de l’année précédente. Et puis, que dire aussi de la croissance à deux chiffres de l’olivier et d’autres spéculations agricoles ? Quand on parle de baisse de la valeur ajoutée agricole dans les médias, personne ne s’émeut de l’augmentation de 50% de l’exportation de l’oléiculture ou des agrumes !

Conjoncture : Donc, si je vous comprends bien, pour interpréter correctement la conjoncture actuelle, il faut avoir une vision globale et précise des transformations structurelles, et enlever ses œillères ?

Mohamed Chafiki : Oui et je dis que le Maroc progressera encore plus, à partir de la continuité de nos réformes et des changements structurels que nous entreprenons en ce moment. Nous sommes dans une configuration, où l’essentiel du PIB est avant tout tiré par les services avec des taux de croissance aux alentours de 5%. D’ailleurs, regardez l’internationalisation des services bancaires par exemple. On peut appeler ça l’effet de maturité sur ce secteur des services. Même en période de crise internationale, et cela concerne aussi la téléphonie, nous constatons de très bons résultats sur ces secteurs à l’export en Afrique. C’est le résultat de cette maturité. C’est l’effet induit par cette transformation structurelle et c’est ce qui nous permet d’entrevoir de façon plus sérieuse les perspectives d’avenir de l’économie marocaine.

Conjoncture : On parle de l’Afrique mais on ne peut pas occulter que notre partenaire économique le plus important, c’est l’Europe et particulièrement la France, et la crise est toujours omniprésente.

Mohamed Chafiki : Oui mais là encore, il faut ouvrir les yeux et regarder les résultats d’un peu plus près. Si vous prenez le tourisme, on observe une forte résilience. Il faut toujours se méfier des automatismes. Si on parle de la France, pays en crise, la part des importations dans le PIB français a augmenté et le Maroc en a bénéficié. Vous savez j’ai présidé le Comité de Stratégie Economique de la Francophonie, et nous nous sommes rendu compte que sur l’espace francophone, de nombreuses opportunités n’avaient pas été explorées. On reparle de collaboration triangulaire, et des pays, comme la France, commencent à comprendre que le Maroc peut s’avérer un allié incontournable en Afrique. Ce sera un des grands sujets du prochain sommet de Dakar en novembre.

Conjoncture : Quand je vous écoute, j’ai envie de vous poser une question : est-ce que le modèle économique du Maroc a changé ?

Mohamed Chafiki : C’est un modèle qui est tiré par la consommation intérieure et l’investissement. Mais vous avez raison, si on regarde les chiffres de cette dernière décennie, on remarque que le taux de croissance de l’investissement est désormais supérieur à celui de la consommation. C’est en même temps un vrai changement et un pari sur l’avenir.

Retrouvez l’intégralité de cet interview dans le numéro d’octobre de la revue Conjoncture réservée aux adhérents de la Chambre Française de Commerce et d’Industrie du Maroc (CFCIM).

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