L’invité de Conjoncture : Jean-Louis Guigou, Président de l’IPEMED

Interview de Jean-Louis Guigou, Président de l’Institut de Prospective Économique du Monde Méditerranéen (IPEMED).

« Il faut aller au-delà des Accords de Libre-Échange »

Conjoncture : Le Maroc souhaite devenir un hub africain de référence. Selon vous, quels sont ses atouts, mais aussi les défis à relever pour concrétiser cette ambition ?
Jean-Louis Guigou : Lorsque l’on examine les Investissements Directs Étrangers (IDE) du Maroc, 46 % sont dirigés vers l’Europe et 44 % vers l’Afrique : cela veut tout dire. Le Maroc doit savoir jouer la proximité et mobiliser l’Europe tout entière pour attirer les investisseurs et les mettre en relation avec les opérateurs économiques locaux implantés en Afrique tels que Attijariwafa Bank, Royal Air Maroc, OCP ou Saham.
Pour ce qui concerne les points à améliorer, citons notamment les problèmes de la formation professionnelle et du chômage. Le Maroc a enregistré, l’année dernière, à peine, 1,7 % de croissance. 300 000 jeunes Marocains sont sur le marché de l’emploi, lequel n’en absorbe que 30 000, donc 270 000 sont au chômage. Pour absorber les 300 000 jeunes, il faudrait que le Maroc atteigne les 7 % de croissance.
Par ailleurs, les entreprises marocaines sont encore trop familiales, trop fermées sur elles-mêmes. Il faudrait, selon moi, qu’elles s’internationalisent et s’ouvrent à des capitaux étrangers. Pour faciliter l’implantation des industriels étrangers, le Maroc devrait également rénover ses parcs technologiques et ses parcs d’activité. Au Maroc, il existe peu de terrains industriels disponibles à la location, à l’instar de ceux proposés par la CFCIM dans ses parcs. Cela oblige les investisseurs à acheter leur terrain. Les montants investis dans le terrain et les locaux industriels freinent la recherche, l’innovation et la formation. Il est important d’alléger le haut du bilan.

Comment se portent les relations entre la France et le Maroc ?

Les relations sont très bonnes, basées sur la confiance. François Hollande a œuvré en ce sens et, avec l’arrivée d’Emmanuel Macron, les choses devraient aller encore plus loin. Par ailleurs, nous travaillons avec des régions, dont l’Occitanie, afin de mobiliser les chefs d’entreprise et les inciter à venir investir au Maroc. Il est intéressant de souligner la proximité entre les secteurs d’activité en pointe en Occitanie (l’aéronautique à Toulouse, l’agriculture et la biotechnologie à Montpellier, mais aussi les ENR, le tourisme, etc.) et les secteurs phares de la stratégie industrielle marocaine.

Plus globalement, quel est votre regard sur la géoéconomie du monde d’aujourd’hui ?

Les relations internationales ont été dominées, jusqu’à la chute du mur de Berlin, par le conflit Est-Ouest. Ce problème ne concernait alors que les populations du Nord. Après la chute du mur de Berlin, les enjeux ne se sont plus sur l’axe Est-Ouest, mais sur l’axe Nord-Sud. L’IPEMED est spécialisé dans les relations Nord-Sud et ce que nous observons à l’échelle du monde, c’est que l’Amérique du Nord coopère de plus en plus avec l’Amérique du Sud. Il s’agit du même fuseau horaire, les pays se connaissent bien et il existe des flux migratoires entre le Nord et le Sud.
Le même phénomène est également en train de se produire pour la Chine, le Japon, les Tigres, les Dragons, la Malaisie, les Philippines, l’Australie ou encore la Nouvelle-Zélande. L’ASEAN représente en effet 3 milliards d’individus qui peuvent vivre en autarcie.
Quant à nous, comment agissons-nous dans cette verticale Europe-Méditerrannée-Afrique ? On s’aperçoit que l’Europe a été prisonnière de sa métamorphose permanente. Préoccupée par elle-même, elle regarde un peu trop son nombril et traite le Sud, non pas avec mépris, mais avec détachement en concluant, au mieux, des accords commerciaux (ALECA) avec les pays de la zone.

Parlez-nous de votre projet de Fondation.

L’idée de fondation « La Verticale », initiée au sein de l’IPEMED, a pour objectif de créer un axe Europe-Méditerranée-Afrique. Partout dans tous les « grands blocs », nous retrouvons au Nord les populations vieillissantes, mais aussi la profondeur économique et la technologie, tandis qu’au Sud nous avons la croissance et la jeunesse. C’est pourquoi l’IPEMED continue de sensibiliser les responsables politiques français à cette question en les incitant à mettre le cap sur le sud. À l’échelle mondiale, il est difficile de réguler, alors qu’à l’intérieur d’une telle région, cela est possible. C’est pourquoi je préconise la régionalisation de l’économie internationale au détriment de la mondialisation. Ce projet pourrait générer 100 ans de croissance.

Nous étions, jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron, sur ce concept, cette vision que le Président a transformé en projet politique ambitieux. Il est intéressant de voir comment les Américains et les Chinois coopèrent avec les pays situés au sud de leurs territoires. Ils ont mis en place trois outils. Tout d’abord une banque intercontinentale pour assurer la mobilité des capitaux et sécuriser les investissements. Or, nous n’avons pas de banque de ce type. Nous avons la BAD qui est purement Africaine, la BEI qui est purement européenne et les banques islamiques qui sont purement arabes. 2e outil utilisé par les Américains et les Chinois : la signature de traités de codéveloppement et de coproduction.

Enfin, le dernier outil consiste à créer une fondation, à mobiliser les milieux académiques pour préparer l’arrimage des projets et des investissements et faire en sorte que le système bancaire, la médecine, les brevets, les diplômes, les réseaux télécom, etc. soient harmonisés. Ce travail d’interconnexion et de redistribution de l’appareil de production est ce que l’on appelle l’intégration en profondeur.

Ainsi, il faut aller beaucoup plus loin que les Accords de Libre-Échange et travailler sur la formation professionnelle et la mobilité. En effet, tous les entrepreneurs qui ont des intérêts au Nord et au Sud devraient pouvoir circuler librement pour en finir avec l’immigration et préconiser la mobilité professionnelle et de compétences.

 

Comme disait Robert Schuman, « on ne fait pas la guerre avec les pays avec lesquels on fait des affaires ». Ainsi, faisons des affaires avec les pays du nord de l’Afrique et créons des emplois. Le capital est source de développement, de convergence et de paix, à la condition que les entrepreneurs capitalistes soient raisonnables, qu’ils ne pensent pas uniquement à leurs gains personnels à court terme et qu’ils s’inscrivent dans une démarche de Responsabilité Sociale d’Entreprise.

C’est donc dans cet esprit, que je souhaite voir se créer une Fondation « La Verticale Afrique-Méditerranée-Europe » ou « AME ». J’aimerais que le Maroc soit un acteur de cette fondation dont la vocation sera principalement axée sur l’entrepreneuriat et la préparation des conditions pour que l’arrimage des deux continents progresse rapidement.

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