L’Invité de Conjoncture Dr Hicham Bouzekri, Directeur Général de la Fondation MAScIR (Moroccan Foundation for Advanced Science, Innovation and Research)

« Aujourd’hui, l’innovation est forcément mondiale »

Hicham Bouzekri webConjoncture.info : Quel est votre regard sur le secteur de la recherche et développement au Maroc ? Quels sont les enjeux de l’innovation pour le Royaume et quels sont les défis que le pays doit encore relever dans le domaine ?

Dr. Hicham Bouzekri : Nous sommes aujourd’hui à un tournant où beaucoup d’industriels marocains cherchent à sortir d’un positionnement de sous-traitants. Nous ne pouvons plus nous passer de l’innovation si l’on veut être un acteur capable de créer et d’exporter de la valeur ajoutée. L’innovation est passée d’un sujet qui relève presque de la responsabilité sociale et environnementale,
à un sujet de survie pour ces entreprises.

On assiste à une prise de conscience des acteurs de l’industrie, que ce soit dans l’agroalimentaire ou d’autres secteurs tels que la métallurgie. Les programmes structurants comme le Plan d’Accélération Industrielle, le Plan Solaire Marocain ou le Plan Maroc Vert définissent un nouveau positionnement sur la chaine de valeur pour les acteurs marocains. Ainsi, si rien n’est fait pour encourager l’innovation, nous allons nous retrouver en tant que simples sous-traitants et acteurs passifs de ces programmes structurants. Sans innovation marocaine, ces opportunités constitueront simplement un marché d’import de technologies pour le Maroc.logo MAScIR

Par ailleurs, il existe aussi des besoins sur le marché à l’export. Les barrières non tarifaires sur l’export, notamment des produits agricoles marocains, sont de plus en plus nombreuses et, à moins de trouver des réponses innovantes, nous n’allons même plus être capables de continuer à exporter ce que l’on a exporté pendant des années. Il est donc important de voir l’innovation aussi bien comme un moyen de protection du marché national qu’un avantage compétitif à l’export du savoir marocain.

Peut-on dresser un premier bilan de l’activité de la fondation MAScIR ?
Dès le début, MAScIR a cherché à créer de la valeur ajoutée économique à partir de l’innovation, ce qui était, en soi, une approche novatrice au Maroc. Avec tout l’investissement de l’État et l’accompagnement de ses partenaires, notamment la Fondation OCP, MAScIR a lancé des produits innovants issus de la recherche scientifique et technologique. Pendant longtemps, les universités, les centres de recherche et les laboratoires ont fait de la recherche scientifique de haut niveau, mais la jonction avec le monde économique a toujours manqué. MAScIR a, justement, réussi à réaliser un saut qualitatif de la recherche et de l’innovation pour créer des produits innovants issus de laboratoires, protégés par des brevets, et à mettre en place des partenariats avec les industriels. Quel que soit le pays, ce process est complexe, difficile, à la fois conjoncturellement, en ces temps de faible croissance mondiale, mais également structurellement dans la majorité des pays.

Donc, réussir à le mettre en place de manière structurelle est un vrai challenge au quotidien pour la fondation. Aujourd’hui, nos efforts ont donné leurs premiers résultats. De nouveaux produits aux applications extrêmement diverses ont vu le jour : additifs pour l’industrie du plastique, l’industrie pharmaceutique ou cosmétique, matériaux pour réduire l’empreinte énergétique des bâtiments, biofertilisants et biocarburants à base de microalgues… Tous ces produits innovants permettent de répondre à un besoin du marché national.

« Il est important de voir l’innovation aussi bien comme un moyen de protection du marché national qu’un avantage compétitif à l’export du savoir marocain »

Nous nous sommes également positionnés à l’export sur certains produits pharmaceutiques, notamment les kits de diagnostic, commercialisés en partenariat avec un industriel national, adressant aussi bien le marché régional qu’africain. Le premier kit, qui permet de diagnostiquer la leucémie, a été validé à l’international par un laboratoire de référence. Il est en cours d’obtention de l’autorisation du Ministère de la Santé, dans le cadre d’un partenariat avec Sothema. Le deuxième kit, destiné à la détection du cancer du sein, a lui aussi été validé à l’international.
Nous avons, en outre, un programme qui concerne l’utilisation des traitements vidéo pour différents domaines d’application comme le contrôle qualité chez les industriels ou la sécurité routière.

L’innovation n’est pas le fruit du hasard, ce n’est pas un coup de génie, c’est un processus qui permet de mettre, de manière prédictible, des produits innovants sur le marché. Et c’est un peu le savoir-faire que MAsCIR a développé ces dernières années. Aujourd’hui nous sommes une équipe de 140 personnes, dont 110 chercheurs permanents (chercheurs confirmés, ingénieurs plateforme et étudiants chercheurs). Nous avons déposé 30 brevets en 2014 et 35 sont attendus en 2015, soit une progression de 15 %. 90 articles ont été publiés dans les journaux référencés. Cette année, une quarantaine de partenariats ont été signés avec les industriels. Enfin, nous avons dans nos cartons trois projets de startup qui, je l’espère, devraient bientôt voir le jour.

Comment sont protégés les brevets marocains à l’international ?
L’OMPIC a fait tout un travail de fond pour vulgariser, structurer et simplifier la procédure de dépôt de brevet. Je pense que le Maroc dispose aujourd’hui d’une crédibilité sur la place internationale pour tout ce qui concerne la protection de la propriété intellectuelle et commerciale. De ce point de vue, MAScIR s’est, si je puis dire, engouffré dans la brèche. Nous sommes devenus très rapidement l’un des principaux dépositaires institutionnel de brevets au Maroc.

Le brevet constitue avant tout une protection pour un marché défini. Il faut ainsi une corrélation entre la stratégie commerciale de pénétration et l’innovation ou le produit que l’on cherche à protéger. Étant donné que nos partenaires sont en majorité des industries nationales, nous avons commencé par déposer des brevets au niveau du marché marocain. Lorsque nos partenaires industriels sont eux-mêmes intéressés par le marché international, c’est à ce moment-là que nous allons chercher à protéger l’innovation à l’international.

Par ailleurs, une initiative a provoqué une levée de boucliers : l’accord avec l’European Patent Office pour la protection mutuelle des brevets. Ainsi, dès lors qu’ils sont validés par l’European Patent Office, les brevets internationaux peuvent se passer d’une évaluation au Maroc. Pour nous, c’est quelque chose de positif. Cela clarifie la situation et permet à l’OMPIC de se concentrer sur les rapports d’évaluation des brevets marocains, sachant qu’il s’agit d’un choix stratégique pour le pays, sur lequel il n’y a pas de retour possible.

Aujourd’hui, l’innovation est forcément mondiale. S’inscrire dans une perspective d’innovation locale c’est se voiler la face. Des innovations qui sont faites à la Silicon Valley nous touchent quelques mois après leur lancement. Même les startups en France et en Europe réfléchissent dès le départ avec une optique de marché mondial et non pas de marché local. L’avantage c’est, qu’étant donné la taille du marché international, les investissements en innovation peuvent être amortis rapidement. L’inconvénient, c’est que l’on est par définition confronté à une concurrence mondiale.

MAScIR a cherché à se positionner sur des secteurs où nous avons des avantages stratégiques, notamment sur le plan des ressources naturelles (ensoleillement, cultures des microalgues, argiles, plantes aromatiques et médicinales…), mais également des ressources humaines de niveau international.

Laboratoire de recherche de la Fondation MAScIR
Laboratoire de recherche de la Fondation MAScIR

Quelle est votre approche ?
Il y a un équilibre entre une stratégie « pull » et une stratégie« push ».Le « pull », c’est le marché qui fait appel à nous pour répondre à une problématique précise. Notre schéma de prédilection est lorsqu’un industriel de la place, bien établi et disposant de son réseau commercial, cherche un avantage compétitif à travers l’innovation (introduction d’un produit innovant ou amélioration d’un produit). Notre partenaire idéal, que ce soit une petite ou une grande structure, est quelqu’un qui a une compréhension de son marché, de ses aspects limitant ainsi que du positionnement à adopter.

Le « push », c’est lorsque la veille technologique ou la veille de brevets nous permet de détecter une opportunité à saisir sur la chaine de valeur et qu’il n’existe pas encore d’acteur présent à ce niveau. MAsCIR a la possibilité de créer des startups qui vont aller remplir ce vide dans la chaine de valeur en question. En tant qu’institution de recherche, nous devrions rester dans nos domaines d’excellence qui sont l’innovation scientifique et technologique. Mais, en l’absence de ventures capitalistes* capables de mettre de l’argent, MAsCIR est parfois obligée d’accompagner ses partenaires jusqu’à l’industrialisation et parfois la commercialisation. Dans d’autres écosystèmes d’innovation plus matures, les rôles sont séparés. Le centre de R&D développe un prototype laboratoire et, ensuite, d’autres personnes prennent le relai : les centres d’incubation, les ventures capitalistes, les business angels… À travers des synergies avec OCP Entrepreneurship Network, nous serons en mesure de trouver des financements pour nos startups. Nos chercheurs et scientifiques sont intéressés par ces problématiques et contraintes qu’ils n’ont pas l’habitude de traiter. Ils ont un certain mérite à accepter ce challenge qui ne relève pas, stricto sensu, du travail scientifique, mais de l’interaction entre le centre de recherche et l’industriel. On remarque, par exemple, que les industriels marocains ont une très forte réticence à modifier leurs procédés. Nos chercheurs se déplacent ainsi régulièrement chez eux pour comprendre leurs contraintes et réadapter leurs process dans le but de faciliter l’industrialisation de l’innovation. 

Comment lever les idées reçues et encourager l’effort d’innovation au Maroc ?
Souvent,il est plus rassurant d’investir dans des machines plutôt que dans un brevet ou dans la propriété intellectuelle. L’innovation est, par essence, une prise de risque. Or, on connaît l’aversion des industriels pour la prise de risque. Tout un travail d’accompagnement, d’éducation à l’innovation reste à faire. Il est facile de convaincre quelqu’un qui a le dos au mur et qui est obligé d’innover pour survivre. Mais lorsque l’industriel est en situation de rente, dans une position confortable, il est plus compliqué de le convaincre d’accepter cette prise de risque qui lui parait injustifiée. C’est pourquoi MAsCIR offre, à travers ses partenaires, la possibilité de cofinancer l’innovation. Nous sommes convaincus que le co-développement et le cofinancement de l’innovation représentent une excellente opportunité pour les entreprises qui deviennent copropriétaires des brevets. Cette création collaborative de valeur économique devrait devenir source de revenus, à la fois pour l’entreprise et pour le centre de R&D, une fois cette innovation mise sur le marché.

La logique de gestion privée propre à MAsCIR permet de garantir une réactivité, un engagement sur les délais, un respect des budgets et des livrables… Toutes les facilités que nous offrons en termes de gestion, de financement et d’exploitation tranquillisent nos partenaires industriels. Il faut savoir que le tissu industriel marocain est constitué en majorité de PME dont la plupart ne sont pas capables de formaliser un besoin en R&D. Nous espérons qu’un programme d’accompagnement à l’innovation verra le jour bientôt pour permettre à ces petites structures de bénéficier aussi des services de MAsCIR.

Le Maroc connaît actuellement une dynamique très positive : il y a des startups qui se créent, des évènements qui sont organisés, mais cela reste très concentré sur le secteur IT. Il faut généraliser cette dynamique aux autres secteurs industriels. La capacité à travailler ensemble, le concept d’« open innovation » doivent prévaloir dans le tissu industriel marocain. Tant que l’innovation est financée par des moyens de l’État et qu’elle est conçue comme étant à fonds perdu, elle restera très limitée. Différents projets de loi sur l’essaimage ou les incitations fiscales à l’innovation et à l’investissement en R&D ont été discutés dans le passé. Nous devrions être capables de mettre en place une culture qui nourrit dans les entreprises cet esprit d’innovation, de prise d’initiative et de risque.

 

 

*capital-risqueurs

 

 

 

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