L’Icarda inaugure sa banque de semences de plantes – Interview de Ahmed Amri

« Nous avons besoin de conserver les variétés anciennes de plantes, dont les caractères seront utiles à l’avenir » 

Interview de Ahmed Amri, Directeur Honoraire de la Division des Ressources Génétiques, Représentant Résident au Maroc de l’Icarda

L’Icarda (Centre International de Recherche Agronomique dans les Zones Arides) a inauguré le 18 mai dernier sa toute nouvelle banque de gènes (ou banque de semences) à Rabat, en présence du Ministre de l’Agriculture Mohamed Sadiki. Cette infrastructure de pointe, composée de chambres froides, permet de conserver les ressources génétiques de dizaines de milliers de plantes. Elle remplace celle d’Alep, évacuée en raison de la guerre, et travaille en étroite collaboration avec le centre de recherches de l’Icarda situé en pleine campagne à Marchouch (à 70 km de Rabat).

Qu’est-ce que l’Icarda et quelle est sa mission ?

L’Icarda est un centre international de recherche agronomique né en 1977 à l’initiative d’acteurs du développement dont la volonté était de créer de tels centres de recherche consacrés aux cultures les plus importantes. L’Icarda a eu pour mandat de travailler sur l’amélioration de la productivité dans les zones arides non tropicales.

Son principal centre de recherches a été installé à Alep, en Syrie. Ce choix a été dicté par le fait qu’il s’agissait de l’un des principaux centres d’origine et de domestication d’espèces d’importance mondiale, comme le blé, l’orge, les lentilles, le pois chiche, la fève, les espèces fourragères des zones tempérées (comme la luzerne)…

À quoi servent les banques de gènes, comme celle que l’Icarda vient d’inaugurer à Rabat et qui complète celle du Liban ? Pourquoi celle qui était présente en Syrie a dû être fermée ?

Les banques de gènes ont été créées pour conserver sur le long terme les ressources génétiques des plantes, car celles-ci sont menacées par les activités humaines, telles que l’urbanisation, le surpâturage… Aussi, les variétés nouvelles de plantes finissent par remplacer les variétés anciennes. Pourtant, nous avons besoin de ces dernières, plus particulièrement de leurs caractères, qui pourront être utiles à l’avenir.

La banque de semences de l’Icarda créée en 1985 à Alep avait une capacité de 120 000 accessions [échantillons individualisés, NDLR], augmentée à 350 000 accessions en 2006. Nous avons demandé à des banques de gènes du monde entier de nous donner des copies de ce qu’ils conservaient. En plus de cela, nous avons mené 48 prospections, c’est-à-dire des missions de collecte de plantes sur le terrain, qui nous ont permis d’ajouter 38 000 accessions qui n’étaient conservées nulle part ailleurs. Tout ceci a été complété par des échantillons développés dans le cadre de notre programme d’amélioration génétique.

En juin 2012, dans le contexte de la guerre en Syrie, les rebelles se sont approchés de notre centre de recherches. J’ai alors été parmi les derniers étrangers à quitter les lieux. Nos collègues syriens ont continué à travailler jusqu’en septembre 2014, au moment où il n’a plus été possible d’entrer dans le centre, qui a dû fermer. Heureusement, nous avions envoyé des copies de nos échantillons dans des banques de gènes à travers le monde, notamment dans la Réserve Mondiale de Semences du Svalbard, située en Norvège. 98 % des ressources génétiques ont ainsi pu être sauvées. Nous avons ensuite temporairement continué le travail en Tunisie. Puis nous avons ouvert deux nouvelles banques de gènes dans la plaine de la Bekaa, au Liban, et à Rabat. Cette dernière a une capacité de 120 000 accessions.

Ces banques de gènes représentent un atout pour un pays aride comme le Maroc face au changement climatique. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

En pratiquant l’amélioration génétique, nous pouvons trouver des variétés de plantes tolérantes à la sécheresse, aux hautes températures, à la salinité, aux principales maladies, aux insectes… Pour cela, les chercheurs ont besoin des ressources génétiques conservées dans les banques de semences. Ils y trouvent des caractères de résistance, de tolérance et de qualité.

Le Maroc est passé par de nombreuses périodes de sécheresse à travers les âges. Les variétés locales et sauvages ont, en théorie, connu ces variations climatiques de stress. Dans certaines zones arides, elles devraient disposer de gènes de tolérance. Ce sont des atouts dont ne disposent pas les variétés nouvelles, car elles ont été sélectionnées dans des environnements plus favorables.

L’enjeu est aussi de pouvoir assurer la distribution des graines des variétés élaborées par les instituts de recherche. Comment y arriver ?

Si ces graines ne sont pas transférées chez les agriculteurs, c’est en effet dommageable. C’est un problème que nous avons dans la majorité des pays, et nous piétinons encore pour trouver des solutions. Le système de distribution doit pouvoir s’adapter afin que les agriculteurs puissent bénéficier le plus rapidement possible de tous les acquis de la recherche agronomique. Au Maroc, par exemple, les rendements sont encore très faibles et il existe un énorme potentiel d’amélioration.

Rémy Pigaglio

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