L’école 1337 veut former les codeurs de demain

Fruit d’un partenariat entre l’OCP et l’école 42 de Xavier Niel, l’école 1337 vient d’accueillir sa toute première promotion de 150 étudiants. Reportage dans cet établissement original, installé à Khouribga, où les étudiants n’ont pas besoin de professeurs.

« C’est là où tout commence ». La phrase, projetée sur le sol de l’entrée de l’école, annonce la couleur. Installée à Khouribga, l’école 1337 ne ressemble pas vraiment à une faculté ou à une école d’ingénieurs. Dans le hall, du street art revisitant la saga Star Wars orne les murs de son bâtiment flambant neuf. Sur ses quatre niveaux, pas de salle de cours ni d’amphithéâtre. Cette école originale, fruit d’un partenariat entre l’OCP et l’école 42 de Paris, veut former les futurs codeurs du Maroc. Début octobre dernier, elle a accueilli sa toute première promotion de 150 étudiants.

Deux étages, ou plutôt deux stages (comme dans les jeux vidéo) mettent chacun à disposition 150 iMac au sein d’un cluster. C’est dans ces espaces que les étudiants de 1337 peuvent travailler, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. D’ailleurs, en ce vendredi midi d’octobre, peu sont déjà installés à leur poste. Les étudiants, ici, sont plutôt adeptes des nocturnes.

À l’image de l’école 42, sa sœur jumelle parisienne créée par le patron de Free Xavier Niel, l’école 1337 fonctionne en peer learning. « Il n’y a pas de professeurs ni de cours. Les étudiants travaillent sur des projets qu’ils doivent terminer. Et pour cela, ils doivent s’entraider, ou “googler”, pour trouver la solution. Ils sont à la fois apprentis et formateurs », explique Youssef Dahbi, l’un des membres de l’équipe pédagogique.

Chacun des étudiants avance à son rythme. Chaque projet terminé permet de débloquer le suivant. Les exercices de programmation qu’ils comprennent doivent être corrigés par les autres étudiants. Les correcteurs gagnent ainsi des points qu’ils consommeront à leur tour pour faire corriger leurs travaux.

1337 1Un cursus sur trois ans

Une grande carte, le « holy graph », montre la progression de l’étudiant, à l’image d’un jeu vidéo. Selon la direction choisie sur la carte, l’étudiant optera pour une ou plusieurs spécialités (sécurité informatique, intelligence artificielle, etc.). Le cursus dure, en théorie, trois ans.

« Ce système te pousse à aller vers les autres et à aller de l’avant, assure Ayman Benaissa, un étudiant de 18 ans. Il est punitif, aussi. Si ton programme ne fonctionne pas, tu as 0 ! Tu peux recommencer, mais les corrections vont te coûter des points… que tu peux gagner en corrigeant les autres. » Ayman a passé un an à la Faculté des Sciences et Techniques de Tanger. « Mais je m’ennuyais », assure-t-il. Il envisage d’être freelancer à la sortie de 1337.

Comme tous les autres étudiants, Ayman a dû passer la terrible épreuve de la « piscine ». Après une sélection par un test de logique sur internet, 600 jeunes ont été admis dans deux piscines successives cet été. Seule condition : avoir entre 18 et 30 ans. Chaque piscine dure un mois et fonctionne, comme l’école, en peer learning. « Je m’attendais à ce que ce soit dur, mais pas à ce point… », confie Ayman.

En France, des candidats de l’école 42 avaient critiqué cette épreuve, estimant qu’elle était trop intense. « Pendant la piscine, je dormais parfois une ou deux heures », raconte Khalil Defaoui, un étudiant de 20 ans, originaire de Laâyoune. Certains, toutefois, ont pu aller au bout en conservant un rythme moins élevé.

« On nous avait dit qu’il fallait s’attendre à l’abandon d’un étudiant sur trois au bout d’une semaine de piscine. Ils n’ont été que 40 sur les 300 de la première session. Un élément qui a pu jouer est que les “piscineux” de 1337 bénéficient de conditions différentes par rapport à 42, notamment les repas offerts. Nous voulions qu’ils puissent se concentrer totalement sur le travail », indique Hind Bernoussi, l’une des responsables de l’école.

Les critères sur lesquels les piscineux sont sélectionnés pour devenir étudiants ne sont pas dévoilés. « C’est un algorithme qui prend notamment en considération leur progression », précise Hind Bernoussi.

1337 2Tout un écosystème qui voit le jour sur les anciennes mines réhabilitées

Des fenêtres de l’école à l’architecture moderne, néo-industrielle, entourée de jardins et de plans d’eau, les étudiants ont une vue plongeante sur l’ancienne mine de phosphate. Tout autour, le quartier du mail central est en train de sortir de terre. Il doit accueillir tout un écosystème : des entreprises, notamment des startups, mais aussi un « incubateur d’idées ».

« Beaucoup de startups “collapsent”après trois ou cinq ans, car l’entrepreneur n’a pas eu le temps de bien mûrir son idée. Cet incubateur d’idées sera comme une résidence d’artistes où le startupeur pourra prendre son temps pour développer son idée avant de la mettre en œuvre » , souligne Hind Bernoussi. Il pourra notamment accueillir des jeunes qui sortent de 1337.

Au fur et à mesure de l’après-midi, les deux clusters se remplissent d’étudiants. Certains planchent sur leurs projets et d’autres se préparent à un hackaton organisé à l’école par Enabel (L’Agence belge de développement) qui doit durer 48 heures. Dans les espaces détente, certains jouent à la PlayStation 4, d’autres au billard. Parmi les 300 étudiants, trois sont subsahariens et 10 % sont des filles.

« Chacun est son propre chef ! »

Pour éviter tout incident sexiste, alors que le milieu IT est traditionnellement très masculin, des mesures de prévention et une cellule « Les codeuses » ont été mises en place avec un numéro et une adresse courriel. « Il n’y a pas eu vraiment de problèmes jusqu’ici, atteste Samia Azouakan, qui a un master de l’ENCG Agadir. Il y a quelques personnes sexistes, mais elles sont très rares. »

Entièrement gratuite, 1337 fournit également une bourse aux étudiants et prend en charge leur transport. À terme, une résidence étudiante doit aussi être construite à proximité. « Étudier ici, c’est bien plus qu’être dans une école ! », assure Mamady Cherif, un étudiant guinéen de 22 ans. « Dans ce système, tu es ton propre chef. Tu travailles avec qui tu veux. Nous avons le sentiment d’être tous égaux ». Mamady Cherif souhaiterait retourner en Guinée pour exercer son métier : « Je pense faire de la sécurité informatique ou de l’intelligence artificielle. L’IA, c’est le domaine du futur ! » Pour Hind Bernoussi, c’est bien l’objectif de l’école : « Ici, nous voulons créer le métier de développeur de demain. »

 

Rémy Pigaglio

 

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