Le capitalisme est en mutation

Mfadel El HalaissiPar M’Fadel El Halaissi, Directeur Général Délégué de BMCE Bank of Africa

Depuis la chute du Mur de Berlin, symbole de l’enterrement du syste communiste, le modèle économique dit capitaliste s’est érigé en vainqueur, prouvant ainsi qu’il est le seul système économique valable, qu’il est unique, universel pour le genre humain, et atemporel pour l’histoire et l’avenir de l’humanité. Mais qu’en est-il réellement ?

Ce vainqueur de la grande bataille idéologique de la guerre froide (1945-1989) s’est cependant montré trop arrogant, ce qui a exacerbé ses propres contradictions et accéléré la démonstration de ses propres limites. Aujourd’hui, il est indéniable de constater que le système économique du capitalisme est en panne, l’économie de marché est une machine grippée. L’économie mondiale globalisée est au ralenti et attend un nouveau souffle qui n’arrive pas. Toutes les tentatives de mise en œuvre de mesures de redressement n’ont pas donné les résultats escomptés : la science économique continue ses efforts de recherche pour établir le diagnostic permettant d’identifier le mal qui gangrène cette économie de marché sans arriver à trouver de résultats probants, et encore moins à prescrire un remède à cette maladie larvée !

D’aucuns, inhibés d’idées malveillantes et fatalistes, avancent que la seule issue est une nouvelle guerre ! L’économie de marché serait ainsi condamnée à détruire pour créer de nouvelles conditions pour reconstruire.

Face à ces idées macabres, nous sommes appelés à réfléchir sereinement, sans aucune influence idéologique, ni référence doctrinale, ni penchant partisans… mais plutôt dans une dialectique nietzschéenne, neutre et objective. Nous devons ainsi observer l’évolution des mécanismes, les transformations et les chocs vécus tout au long des derniers siècles, ou du moins ceux du début de la révolution industrielle du 19siècle.

A/Les fondements de l’économie de marché (capitalisme)

L’économie de marché dont les racines historiques se confondent presque avec l’histoire de l’humanité vivant en groupe, semble plus proche de la nature de l’Homme.

Les fondements de cette économie, jugée libérale, donc basée sur la liberté de l’individu comme acteur économique dans un marché, s’articulent autour de deux axes :

  1. La notion de propriété privée, qui demeure sacralisée
  2. La liberté de fixation du prix des biens et services.

B/Contradictions et insuffisance du capitalisme

L’économie de marché est un système économique imparfait, car il ne permet pas de croissance pérenne, auto entretenue et autorégulée par les mécanismes intrinsèques des lois du marché telles que décrites par les économistes classiques et néo-classiques. La « main invisible » régulatrice d’Adam Smith et de ses disciples n’a jamais existé.

Tout au long de son histoire, les seuls régulateurs des dérapages et excès déséquilibrants sont les mouvements sociaux, les États, les guerres, les crises financières à répétition…

Le courant de la pensée économique prônant l’interventionnisme étatique en tant qu’instrument régulateur (Keynes et ses disciples) a certes été salutaire durant les quelques périodes de crises économiques et financières, mais il est absolument insuffisant à réguler le marché sur de longues périodes.

Mais alors, pourquoi les lois du marché sont-elles incapables à elles seules de réguler le système économique dit capitaliste, et ce, en dépit de la mise en place des conditions favorables nécessaires au fonctionnement des lois du marché, voire de l’interventionnisme étatique acceptable par la doctrine libérale ?

En effet, cette problématique est l’une des contradictions internes fondamentales du capitalisme comme système économique. Le ver se trouve dans le fruit lui-même, l’économie de marché est suicidaire.

Le moteur de l’économie de marché reste indéniablement la consommation, et la majorité des consommateurs se trouve placée à la base (travailleurs-salariés) de la pyramide sociale dont le haut (détenteurs de capitaux), qui est constitué d’une infirme minorité, cherche naturellement (selon les lois du marché) à maximiser leurs profits. Ce faisant, ils réduisent la capacité d’expression de la consommation de cette large base sociale, ce qui aboutit à des situations de crises économiques périodiques plus au moins graves, et dont le dénouement est parfois dramatique.

Cette spirale est vérifiable sans difficulté sur les deux derniers siècles de l’histoire du capitalisme contemporain. Celui-ci comporte de façon endogène, intrinsèque, les fondements de sa propre auto-destruction de manière cyclique et quasi automatique.

L’économie de marché est un système économique à crises cycliques, dès lors que l’intérêt individuel est en opposition avec l’intérêt collectif et que la course effrénée au profit est en opposition avec le pouvoir d’achat des consommateurs !

Les contradictions internes des lois du marché conduisent inexorablement à créer des distorsions individuelles, sociales, régionales et nationales, irréversibles aboutissant ainsi à des crises, conflits et parfois à des guerres meurtrières. Les inégalités de ces ensembles et sous-ensembles sont les conséquences évidentes des lois de l’économie de marché le fossé se creusant davantage entre les catégories sociales les plus riches et les plus pauvres de manière systématique. Pourtant, le système fonctionnera mieux si la répartition des richesses est relativement mieux ajustée en faveur de la couche sociale majoritaire pour booster la consommation et entretenir la demande effective sur le marché. À travers ce dernier, la croissance économique s’auto-entretient, ce qui est très favorable pour l’ensemble de la collectivité. Le paradoxe, c’est qu’elle est davantage en faveur de la minorité sociale « nantie » qu’elle ne l’est pour la large majorité dite des consommateurs.

Aujourd’hui plus que jamais, les règles de l’économie du marché doivent être réinventées, réadaptées aux économies de chaque société dans ce monde globalisé, réformées dans le sens de privilégier l’intérêt collectif à l’intérêt individuel, tout en préservant le socle fondamental qui est le respect de la propriété privée, et la liberté de fixation des prix des biens et des services.

C/Réflexions sur les réformes des lois du marché :

La notion libérale du « laisser-faire, laisser-aller », supposant l’existence d’une main invisible qui viendra réguler les dysfonctionnements des lois du marché est bien révolue. Y croire encore aujourd’hui à l’aune de la mondialisation de l’économie, c’est croire au père Noël.

Le système économique libéral a nécessairement besoin de régulateurs (pas exclusivement les pouvoirs publics), d’une prise de conscience collective de ses limites et de ses contradictions. Il est également important d’humaniser les rapports entre les différents acteurs économiques, dans le but d’atténuer la quête sans limites aux profits et à la compétitivité, et de contrôler l’instinct humain relatif à l’insatiabilité de la consommation et à l’accumulation des richesses.

Bref, toute une nouvelle société à imaginer avec d’autres valeurs d’équité dans une économie de marché, libérale certes, mais bien encadrée pour éviter les dérapages et visant l’intérêt collectif.

Dans l’attente de l’avènement de cette société « platonique », il conviendrait de procéder à des réformes du système économique actuel pouvant rendre les lois de l’économie de marché moins fragiles et vulnérables face à leurs propres contradictions.

À cet égard, deux axes majeurs constituent les pivots des nouvelles mutations attendues :

  • La question fondamentale des inégalités dans la répartition des richesses
  • La régulation du marché à travers des mesures d’accompagnement des transformations socio-économiques.

Concernant le volet de la répartition des richesses, c’est le point nodal du dysfonctionnement des lois de l’économie de marché. La recherche de l’équilibre dans la répartition des profits entre les propriétaires du capital et les salariés doit être une règle permanente et non discontinue. À chaque instant t, il y a un point d’équilibre assurant d’une part la rémunération du capital, et d’autre part, la rémunération du travail assurant le niveau de consommation souhaité à ce même instant t.

L’analyse marxiste a mis en relief le conflit d’intérêts, voire l’opposition de lutte des classes entre les deux catégories sociales. Aujourd’hui, il faut plutôt regarder leur destin commun, leur intérêt commun et leur synergie commune, au sein d’une économie de marché. Sans l’un, l’autre n’existe pas ! la règle de la coexistence réside dans un partage équitable des richesses produites ensemble, l’équité se mesure par rapport à ce point d’équilibre cité auparavant, celui qui assure la rémunération du capital lui permettant de renouveler des investissements, tout en garantissant le pouvoir d’achat qui assure à son tour le niveau de consommation nécessaire pour une croissance pérenne. Ce point d’équilibre est constamment en mouvement et n’est jamais figé, car étroitement corrélé aux conditions du marché.

Concernant les mesures correctives à instaurer pour la régulation de certaines sources de dysfonctionnement des lois de l’économie de marché, les actions convergent vers une optimisation de la répartition des richesses et la rationalisation des choix au niveau des techniques de la redistribution des revenus.

Le principe de fond devant prévaloir dans la mise en œuvre de ces mesures consiste à rechercher en permanence cet équilibre entre la rémunération du capital et celle du travail, pour garantir ainsi une croissance continue et pérenne.

Force est de constater que l’environnement de l’économie de marché a profondément évolué tout au long du dernier siècle et, qu’après chaque crise, des transformations profondes (selon l’amplitude des évènements) modifient les conditions de l’exercice et de son application (volontaires ou involontaires), notamment au niveau du secteur bancaire et financier.

Jadis, les modes de financement du capital étaient rares, donc chers en termes de coût, ce qui justifiait sa forte rémunération au détriment du travail. Mais, le système financier offre aujourd’hui des choix multiples et variés pour le financement du capital. Le foisonnement des offres a tellement été inventif et créatif qu’il a conduit à la crise de 2008 dont les séquelles et affres se poursuivent à l’heure actuelle sur l’ensemble de l’économie mondiale.

Le modèle du capitalisme des 19et du 20siècle est bel et bien révolu, la survie de l’économie de marché dépend aujourd’hui de l’issue des rapports de force en lutte sur le partage du surplus économique entre les travailleurs et les détenteurs de capitaux. Le mouvement social dit des gilets jaunes en France est un exemple vivant de cette confrontation, où la loi du marché se penchera normalement en faveur de la masse des commandeurs, donc des travailleurs. La relance de l’économie passe nécessairement par la consommation, celle-ci nécessitant une amélioration du pouvoir d’achat qui dépend lui-même de l’équilibre dans la répartition des revenus entre le capital et le travail.

Les mesures nécessaires à l’accompagnement de cette transition structurelle et l’économie de marché sont nombreuses et variées selon le niveau du développement des économies de chaque pays ; nous citerons à titre d’exemple :

  • Le plafonnement de la rémunération du capital, incluant une limitation de la distribution des dividendes et la mise en place de mesures incitant au réinvestissement des projets.
  • Les mesures incitatives en faveur des politiques d’intéressement menées par les entreprises au profit des salariés dans la distribution des profits.
  • Une politique fiscale orientée vers des prélèvements plus élevés sur les dividendes et profits et vers l’allégement de la pression fiscale sur les revenus du travail.
  • La régulation du système financier visant à arrêter la course folle aux profits spéculatifs, non productifs, et sans réelle valeur ajoutée. Un contrôle de l’affectation des capitaux et de l’allocation de l’épargne nationale doit être soutenu. L’usage des produits dérivés et des mezzanines à plusieurs étages doit être limité et contrôlé.
  • Enfin, l’une des actions majeures réside dans la politique d’encouragement de la culture de la responsabilité sociale des chefs d’entreprises et des détenteurs du capital. Faire savoir que l’écosystème de l’économie de marché nécessite une redistribution des richesses plus équilibrée qu’elle ne l’est aujourd’hui, et que celle-ci lui rapporte plus de profits.

Un dirham de plus au profit du pouvoir d’achat se transformera à terme en plus d’un dirham en dividendes. Telle est la loi du marché ! Celle-ci a cruellement besoin de la consommation pour créer de la valeur.

 

 

 

 

 

 

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