Lahcen Daoudi : « Les étudiants issus des classes populaires devraient être plus nombreux en fac de médecine. »

« Les étudiants issus des classes populaires devraient être plus nombreux en fac de médecine. »
Conjoncture reçoit Lahcen Daoudi, Ministre de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche Scientifique et de la Formation des Cadres.
Conjoncture : Vous êtes Ministre depuis presque deux ans et demi, vous êtes vous-même un universitaire, vous connaissez parfaitement et depuis longtemps les domaines dont vous vous occupez au Gouvernement, que pensez-vous aujourd’hui de votre bilan ?

Lahcen Daoudi : Vous savez, il y a des domaines où les résultats restent au niveau du discours tant qu’ils ne sont pas visibles sur le terrain. Un bon bilan pour l’Enseignement, ce serait la qualité. A t-on réussi à changer la qualité de l’Enseignement supérieur ? Objectivement, pour obtenir des résultats, il faut tout restructurer, la loi, le statut des enseignants, des chercheurs, le paysage universitaire, la recherche scientifique et l’allocation des bourses pour les étudiants. Aujourd’hui, c’est vrai que tous ces domaines n’ont pas été reformés de la même façon.

Conjoncture: Parlons du statut de l’enseignant. Vous avez souhaité faire de vos enseignants des chercheurs pour justifier leur avancement, ce qui est une vraie révolution par rapport à ce qui se passait avant…Vous n’avez pas peur de créer ce qu’on pourrait appeler « une armée de généraux » ?

Lahcen Daoudi: Tous les enseignants qui étaient bloqués et qui ne pouvaient pas atteindre le statut de PES le peuvent maintenant en passant par un dossier scientifique. Là je n’y suis pour rien, c’est un véritable changement dans la culture de l’enseignant et de l’Université marocaine. Il nous reste à définir ce qu’est un dossier scientifique pour un matheux ou un littéraire, le décret est en cours de réalisation. Mais vous avez raison, le risque en supprimant les concours, c’est qu’à terme, tous les enseignants souhaitent devenir des « généraux ». On a donc introduit des postes de professeur assistant, et un grade exceptionnel pour inciter les professeurs de niveau C proches de la retraite, un peu démotivés à se lancer dans la recherche et atteindre un niveau supérieur. C’est un vrai bouleversement dont je suis fier, on a fait « sauter les verrous » qui bloquaient le statut des enseignants et la recherche depuis de nombreuses années.

Conjoncture: En ce qui concerne le paysage universitaire, est-ce que vous ne manquez pas un peu d’autorité au sein du Gouvernement ?
Lahcen Daoudi: Non croyez-moi, c’est beaucoup plus compliqué. Il y a une dispersion au niveau des écoles au Ministère et autour du Gouvernement. Vous avez des écoles au sein du Commissariat au Plan, à l’ANRT, des écoles qui dépendent d’autres ministères, et du mien comme l’EST, l’école doctorale de la FST, l’INSA. Il n’y a aucune coordination entre ces différentes écoles et il est donc très urgent de mettre un peu d’ordre dans cette organisation. On a aussi des universités trop petites, qu’on doit réorganiser et fusionner comme à Casablanca et à Rabat. La réforme va commencer avec Polytechnique à Al Hoceima, ensuite il y aura une fusion entre l’INSA et la FST et puis je souhaite regrouper au maximum ces entités pour avoir les masses critiques en termes de chercheurs et de doctorants parce que c’est la recherche qui nous fait progresser.

Conjoncture: Justement parlons-en. La recherche, ça coûte cher et je crois savoir qu’on vous a déjà demandé de faire des économies.
Lahcen Daoudi: Oui, d’ailleurs regardez autour de vous, les fleurs sont en plastique. Sérieusement, nous avons pour la première fois sollicité les sociétés et les établissements publics pour des financements. L’OCP nous a donné 90 millions de Dh, MANAGEM, 30 millions, nous sommes en discussion avec le Groupement Bancaire, les cimentiers, les compagnies d’assurances… J’ai eu 396 réponses positives pour financer la recherche avec la participation de 17 pays étrangers pour une somme qui devrait atteindre les 600 millions de Dh.

Conjoncture: Pourquoi une société ou une université étrangère financerait-elle la recherche chez nous ?
Lahcen Daoudi:Il y a par exemple une société finlandaise qui s’est associé avec l’Université et une société marocaine pour concevoir et produire des fours solaires, des fours qui demain pourront être utilisés au Maroc et dans toute l’Afrique. Nous avons défini une liste de nos besoins dans des domaines comme l’aéronautique, la santé, les transports, les nanotechnologies et on a lancé des appels à projets. Le Maroc jouit d’une vraie crédibilité à l’international notamment grâce aux marocains qui enseignent dans les grandes universités à l’étranger, et qui travaillent partout dans le monde. Si on prend l’exemple des plantes médicinales, on a un Institut à Taounate que je suis un train de transformer en établissement public et qui fera demain de la recherche internationale sur les molécules à base de plantes. Je souhaite aussi que la recherche nous permette un jour de fabriquer plus massivement des anticorps et des médicaments pour le marché international.

Conjoncture: Revenons à l’Enseignement. Beaucoup d’établissements étrangers, d’écoles, d’universités s’installent au Maroc et vous les encouragez depuis votre arrivée au Ministère. Est-ce que vous n’avez pas peur d’isoler encore davantage de cette façon le système marocain ?
Lahcen Daoudi: Non, vous avez des secteurs comme l’aéronautique, l’architecture, les ponts et chaussées, la logistique, certaines filières scientifiques, pour lesquels nous n’avons pas de solutions. C’est plutôt de la complémentarité mais attention, une complémentarité en liaison avec l’Université marocaine. Et puis n’oubliez pas que ces écoles ou universités étrangères doivent intégrer 20 % d’élèves de milieux populaires. C’est plutôt une intégration, une collaboration, pas un isolement, je pense que l’Université marocaine ne peut que s’enrichir de l’arrivée de ces écoles .

Conjoncture: Monsieur le Ministre, vous avez fait vos études supérieures à Lyon en France dans les années 70, en faisant des petits boulots pour les financer…Quel regard portez-vous sur ces jeunes marocains qui choisissent encore de partir à l’étranger pour faire leurs études, et ils sont nombreux.
Lahcen Daoudi: Ils sont 52 000. D’abord il y a ceux qui sont issus d’une famille aisée, qui ont les moyens financiers de supporter le coût des études à l’étranger, ceux qui aiment l’aventure, qui ont envie de partir pour découvrir autre chose sans en avoir forcément les moyens et puis il y a ceux qui sont obligés de partir. Quelqu’un qui veut faire médecine ou être ingénieur, et qui n’a pas de place ici, il n’a pas le choix. Alors ils partent en Ukraine, en Norvège, en Russie, dans beaucoup de pays, et pas simplement en France. J’aimerais leur proposer des alternatives. Tout à l’heure vous me demandiez si les écoles étrangères allaient isoler notre système universitaire, c’est aussi une façon de retenir les étudiants. Si on prend les exemples de l’architecture ou des affaires, il y a maintenant à la disposition des étudiants ici au Maroc des cursus et des diplômes très intéressants beaucoup moins coûteux qu’à Paris.

Conjoncture: Puisqu’on parle d’argent, où en êtes vous de votre vieille idée que vous avez tant de mal à défendre politiquement sur la fin de l’Université gratuite ?
Lahcen Daoudi: C’est un problème idéologique qui est devenu un problème de surenchère politique alors qu’avant, tout le monde était d’accord avec moi. Et très franchement, les gens qui ne sont pas d’accord aujourd’hui sont ceux qui étaient d’accord hier, je le dis sans les citer mais une fois partis du Gouvernement, ils ont tourné leur veste et c’est dramatique pour le pays. Il y a des gens au Maroc, des hommes politiques, qui ont le cœur à gauche mais la poche à droite ! Si on veut la qualité, il faut que le riche paie pour le pauvre. Maintenant, ce sont les pauvres qui subissent les conséquences de cette situation, ils devraient être beaucoup plus nombreux en Fac de Médecine par exemple. On ne veut pas faire bouger la politique alors on finit par partager la misère à l’Université entre les riches et les pauvres, à part égale et comme d’habitude, tant pis pour les pauvres !

Conjoncture: Le Ministre de l’Emploi et des Affaires Sociales, Abdeslam Seddiki, nous rappelait le mois dernier dans Conjoncture, l’importance de la formation en alternance pour réduire le chômage, allez-vous développer ce système dans l’Enseignement supérieur ?
Lahcen Daoudi: Avant de développer et d’encourager quoi que ce soit, il faudrait expliquer aux chefs d’entreprise ce qu’est la formation en alternance et avoir un cadre juridique. Trop de gens pensent encore dans les entreprises que ces jeunes qui sont en formation en alternance sont des simples stagiaires qui sont là pour regarder les autres travailler, aller chercher des cafés ou faire le thé. Il faut amener les entreprises à jouer le jeu comme cela se fait dans d’autres pays.

Conjoncture: Lahcen Daoudi… Auriez-vous aimé être étudiant dans cette Université marocaine de 2014, celle dont vous vous occupez aujourd’hui ?
Lahcen Daoudi: Je pense que ce qui a changé, c’est que dans les années 70, nous étions intellectuellement formés pour partir à l’Université, ici ou ailleurs. Je pense que c’est ce qui a changé, on n’a pas assez préparé nos jeunes depuis quelques années à sortir de la cellule familiale assez tôt. A 18 ans, nous étions autonomes, ils ne le sont plus maintenant. Donc oui, je préfère mon expérience et mon époque.

Conjoncture: Depuis que vous êtes Ministre, le nombre des manifestations de diplômés chômeurs à Rabat a tout de même diminué, ça veut dire que vous avez trouvé des solutions pour eux ?
Lahcen Daoudi: La raison a fini par l’emporter. Ça voudrait dire quoi sinon ? Que celui qui vit à coté de Rabat aurait plus de chances que celui qui vit à la montagne parce qu’il vient manifester ? Non, je vous rappelle que la Constitution garantit les mêmes chances pour tous ! Les gens ont compris que le désordre est terminé.

Conjoncture: Ça veut dire aussi que le Gouvernement ne fait plus de promesses qu’il ne peut pas tenir ?
Lahcen Daoudi: Oui, les promesses creuses qui rapportent des voix mais qui n’entraînent pas de changement, c’est terminé. Il faut dire la vérité aux gens !
Les hommes politiques qui en ce moment disent qu’il ne faut pas toucher à la Caisse de Compensation, s’ils étaient au Gouvernement, ils seraient bien obligés d’y toucher.

Conjoncture: On annonce pour la rentrée prochaine une augmentation des places à l’Université et une réforme pédagogique, qu’en est-il de la place du français ?
Lahcen Daoudi: C’est devenu mon principal souci et je ne sais pas comment le résoudre. Au niveau de l’Université, on ne peut rien faire, c’est à la base qu’il faut prendre des mesures. Mais le débat n’a pas eu lieu et pour l’instant, personne ne semble vouloir en parler. Le constat est pourtant bien réel, j’ai 60 % des étudiants qui décrochent actuellement pour un problème de langue. Nous essayons d’en récupérer 10 à 15 % chaque année mais c’est compliqué et je n’ai pas les moyens de faire plus. Même si nous améliorons le français dans l’enseignement primaire, le retard est énorme, et nous avons plusieurs générations perdues. Mais le problème ne concerne pas que le français, mais aussi l’arabe donc, conclusion…, les étudiants sont bons dans les matières techniques, la physique, les mathématiques. Et puis, tous ces problèmes de langues qu’on n’arrive pas à résoudre contribuent à creuser le fossé entre les étudiants qui viennent d’un milieu aisé, qui ont pu aller dans le privé et les milieux populaires qui arrivent aux portes de l’Université avec moins de chances que les autres. L’enseignement devrait être le vrai moteur de l’ascenseur social, et actuellement, le moteur est en panne. On donne pourtant beaucoup de bourses… quand je suis arrivé, c’était 700 millions de Dhs, et à la rentrée prochaine, le montant avoisinera les 2 milliards de Dhs, mais si nous ne résolvons pas rapidement ce problème des langues dans le primaire et d’accès à l’Université, ce sera de l’argent gaspillé.

Propos recueillis par Franck Mathiau

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