La décarbonation et la définition de la stratégie bas carbone

Yassine Tebaa 3Yassine Tebaa, Senior Manager, Energy & Utilities au sein de PwC Maroc

 

Plus que jamais, les risques climat sont au cœur de l’actualité. L’avenir de notre monde sera résolument bas carbone.

Cette année, les États ont significativement revu à la hausse leur ambition de lutter contre le changement climatique. Malgré cette volonté, l’écart entre les niveaux d’émissions nécessaires pour respecter l’accord de Paris et les émissions réelles ne cesse de se creuser. Pour faire simple, nous estimons qu’un taux de décarbonation cinq fois supérieur à celui de l’année dernière (2,5 %) est indispensable pour diminuer de moitié les émissions mondiales d’ici à 2030 et favoriser l’atteinte de la neutralité carbone à l’horizon 2050.

Dans ce contexte, le Maroc a profité de l’occasion de la récente COP26 pour relever l’objectif de réduction de ses émissions de 42 % à 45,5 % d’ici 2030. Il nous paraît évident que les entreprises marocaines doivent dorénavant gérer le risque carbone de leurs activités, généralement en anticipant les futures politiques environnementales, afin de s’aligner avec les objectifs ambitieux du Royaume. Autrement dit, nous avons la forte conviction que la décarbonation constitue la prochaine grande transformation à venir à l’échelle de notre pays.

Le Maroc, un particulièrement exposé aux changements climatiques

Il est important de rappeler le Maroc est classé, à l’échelle mondiale, dans la catégorie de pays dits « faibles émetteurs » (La contribution du Royaume dans les émissions GES mondiale ne dépasse pas les 1/500 e). Or, de par sa position géographique et la structure de son économie, le pays reste vulnérable face aux changements climatiques. La succession des vagues de sécheresse et la rareté des ressources en eau mettent en risque la résilience des secteurs les plus sensibles de notre économie.

C’est à la lumière de ce constat que le Maroc a adopté une politique volontariste, en s’engageant dans la réduction de ses émissions de GES (gaz à effet de serre). Le nouveau modèle de développement ainsi que la nouvelle Stratégie Nationale de Développement Bas Carbone à horizon 2050 illustrent parfaitement cette volonté affichée par le Royaume. Il faut dire que pour atteindre notre neutralité carbone, tous les secteurs de notre économie devront se transformer pour exploiter le potentiel de diminution des GES qui demeure important.

En effet, l’énergie s’impose dans nos émissions et pèse pour plus de 65 % des émissions GES nationales. Ainsi, ce secteur reste dominé par les énergies fossiles qui couvrent plus de 90 % de nos besoins énergétiques et qui, de plus, sont en grande partie importées. L’agriculture arrive en seconde position avec une part de près de 25 % des émissions GES.

Notre industrie représente à elle seule plus de 20 % des besoins en énergie nationaux (près de 2⁄3 en produits pétroliers et 1⁄3 en électricité). Trois branches se démarquent par leur caractère énergivore au Maroc : les cimenteries et industries des matériaux de construction, l’agroalimentaire et les industries chimiques.

La taxe carbone : nouveau critère de compétitivité à l’export

Avec la mise en œuvre imminente par l’Europe du mécanisme d’ajustement aux frontières qui devrait entrer en vigueur de manière progressive à compter du 1er janvier 2023. Nos entreprises exportatrices sont les premières à devoir agir sous la contrainte.

En effet, même si ce mécanisme ne concernera, dans un premier temps, que les secteurs à fortes émissions exposés au commerce international (à savoir l’aluminium, l’acier, le ciment, l’électricité et les engrais), il est envisagé de l’élargir aux autres secteurs à partir de l’année 2026.

Concrètement, l’Union européenne appliquera un surcoût à tous les biens importés sur son territoire et dont les processus de production affichent un bilan carbone supérieur à un seuil jugé acceptable. À ce jour, ces seuils ne sont pas encore fixés et devront l’être cet été. Ce sont des mesures contraignantes et lourdes de conséquences pour la compétitivité de nos industries et de notre économie, nos entreprises exportatrices n’auront d’autre choix que de s’adapter.

D’ailleurs, nous devons également faire face à la volatilité des prix sur les marchés de l’énergie, aux effets de la crise du Covid sur les chaines d’approvisionnement mondiales, et, plus récemment, aux retombées de la crise ukrainienne qui a mis en péril la résilience de plusieurs secteurs économiques et a provoqué des hausses de prix qui vont perdurer. La décarbonation sera essentielle si nous voulons à la fois préserver notre écosystème industriel et relancer notre économie pour gagner de nouvelles parts de marchés à l’international.

Une mobilisation nationale en faveur de la décarbonation

Le secteur privé a un rôle essentiel à jouer dans la mise en œuvre de mesures concrètes pour décarboner l’économie nationale. Les différents secteurs et industries devront collaborer et s’engager sur des cibles de réduction des émissions de GES en cohérence avec les préconisations scientifiques – Science Based Targets (SBTi).

À ce jour, l’état des lieux national montre une forte hétérogénéité dans l’engagement dans la décarbonation entre les grandes structures qui ont d’ores et déjà lancé de vastes projets pour maitriser leurs émissions directes et indirectes liées à leurs consommations énergétiques, voire les autres émissions en amont et aval de leurs chaines de production, et les structures moyennes et plus petites qui ont pris un retard significatif dans cette transition.

Malgré le fait que nos industries ne sont pas totalement préparées, nous restons convaincus que le mouvement vers la décarbonation est bien en marche et que cette transformation devra se faire de manière ciblée, secteur par secteur et par chaque segment des chaines de valeur. L’état devra en outre agir pour protéger les entreprises qui seront en difficulté avec des moyens adaptés afin qu’aucune composante du tissu économique ne soit oubliée dans cette transition. La levée des barrières réglementaires autour de l’autoproduction et de l’injection des énergies renouvelables dans les réseaux nationaux est également un élément clé pour atteindre leur plein potentiel.

Pour conclure, la transition vers une économie décarbonée n’est plus à percevoir comme une réponse aux contraintes et barrières imminentes à l’export, mais comme une opportunité en faveur de la compétitivité de nos entreprises industrielles, qu’elles soient exportatrices ou pas.

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