Jack Lang : "Il faut se réjouir du mélange des cultures et des populations dans un pays, pas le craindre ni s’en émouvoir."

A l’occasion de la journée de rencontres économiques France-Maroc du 25 novembre prochain à Paris organisée dans le cadre de l’exposition « Le Maroc Contemporain » à l’IMA, Conjoncture reçoit ce mois-ci Jack Lang, Président de l’Institut du Monde Arabe.

Conjoncture : Jack Lang, pour commencer, vous souvenez-vous de votre première rencontre avec le Maroc ?

Jack Lang : Je me souviens très bien, c’était il y a très longtemps dans les années 70. Grâce à des amis qui vivaient à Rabat, nous avions avec mon épouse Monique entrepris un long périple en voiture, du Nord au Sud. Cela ressemblait à un véritable voyage initiatique tant l’émerveillement était au rendez-vous. Les ambiances, les lieux comme Fès et Marrakech à l’époque étaient magiques. Depuis, nous n’avons plus cessé de revenir.

Conjoncture : Parlons de l’évènement qui se déroule en ce moment à Paris et jusqu’au 25 janvier 2015 à l’Institut du Monde Arabe, « Le Maroc Contemporain », autour d’une exposition d’artistes marocains. Que vous raconte-t-il à vous cet art contemporain marocain ?

Jack Lang : D’abord les mille et une lumières du Maroc, un pays qui se nourrit de toutes les cultures qui l’ont traversé. Les êtres humains sont aussi très présents dans cette exposition. Les personnalités de ces artistes, qui ne sont pas tous très connus, nous montrent une incroyable conscience de leur société, une grande sensibilité et beaucoup d’autodérision. C’est vivant, parfois un peu provocant et j’ai l’impression que nous avons là un reflet très juste du Maroc d’aujourd’hui, qui a intégré son histoire et qui regarde vers l’avenir. D’ailleurs, j’ai souhaité programmer cette exposition en même temps que « Le Maroc Médiéval » au Musée du Louvre pour montrer que le Maroc contemporain est vivant et en mouvement, et le public est déjà au rendez-vous au-delà de nos espérances.

Conjoncture : L’époque est un peu mouvementée pour certains pays arabes et l’Islam, en particulier, n’est pas toujours perçue de la meilleure façon en France actuellement. Est-ce que le Président de l’Institut du Monde Arabe que vous êtes y pense tous les matins quand il arrive au bureau ?

Jack Lang : C’est vraiment une grande préoccupation, une grande souffrance pour moi. Toute cette violence perpétrée au nom d’une religion qui est une religion de paix et de respect. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire malheureusement qu’une religion est détournée par des fanatiques. Hélas, les êtres humains peuvent commettre les pires horreurs au nom d’une religion ou d’une philosophie. Le Maroc montre un autre modèle et c’est pour ça que j’ai voulu faire inscrire à l’entrée de l’IMA un extrait du texte de la Constitution Marocaine dans lequel le Maroc revendique la pluralité de ses héritages culturels et spirituels. C’est un hymne à la diversité que découvrent tous les visiteurs en arrivant sur le parvis de l’Institut du Monde Arabe.

 

Conjoncture : Dans le contexte français actuel avec la montée du Front National et les débats sur l’immigration, c’est votre côté provocateur, ça ?

 

Jack Lang : C’est surtout un message, même s’il est inscrit dans la Constitution Marocaine, qui vaut aussi pour la France et pour le monde entier. Il faut se réjouir du mélange des cultures et des populations dans un pays, pas le craindre ni s’en émouvoir et s’en plaindre. C’est ma perception des rapports humains. La richesse vient des apports d’autres cultures dans les sociétés et pas le contraire. C’est ce qui a fait et ce qui fait encore, et ce malgré tous les discours qu’on peut entendre en ce moment en France et je le regrette, la grande richesse de la France depuis des siècles.

 

Conjoncture : Parlons un peu d’économie maintenant. La journée économique France-Maroc que vous organisez le 25 novembre à l’Institut du Monde Arabe, en collaboration avec la Chambre Française de Commerce et d’Industrie du Maroc (CFCIM), va montrer que les relations économiques entre les deux pays sont au beau fixe et sont entrées dans une nouvelle ère avec davantage d’échanges et une dimension africaine, et le grand moteur de tout ça, c’est l’innovation et la PME.

 

Jack Lang : Je me réjouis beaucoup de cet esprit d’entreprise et de collaboration du tissu des PME françaises que je connais bien, et des échanges d’affaires « gagnant-gagnant » qui sont réels entre les deux pays dans des secteurs dynamiques. Nous avons voulu montrer toute cette vitalité économique à travers six tables rondes auxquelles participeront de nombreuses personnalités du monde économique marocain et français autour des échanges économiques, du Maroc comme hub africain, du développement durable, de la finance et enfin du secteur associatif. Je suis très heureux qu’on parle aussi d’économie régulièrement à l’Institut du Monde Arabe.

 

Conjoncture : On ne mêle pas souvent la culture et l’économie et pourtant la culture est aussi un élément de croissance d’un pays comme le sont pour le Maroc, par exemple, l’agriculture et l’industrie. Je suppose qu’en tant qu’ancien Ministre de la Culture, c’est un sujet qui vous parle ?

 

Jack Lang : Vous n’imaginez pas. Lorsqu’en 1981, j’ai lancé cette formule « Economie et Culture, même combat », je me suis heurté à certaines formes d’incompréhensions. D’un côté, les créateurs craignaient que je salisse leur travail ou leur mission en invoquant cette dimension économique et de l’autre, des chefs d’entreprise, des hommes politiques qui ne comprenaient pas à quel point un investissement culturel pouvait être source d’emploi, d’attractivité et de développement. Mais, heureusement, les mentalités ont beaucoup évolué depuis cette époque. Au Maroc, le discours du Roi Mohammed VI cet été a évoqué le capital immatériel du Royaume. C’est une façon très directe de mettre en avant la dimension économique de l’investissement culturel, éducatif et scientifique du Maroc. Un investissement culturel est toujours un très bon placement pour l’Economie d’un pays, d’une ville ou d’une région. Regardez la renaissance d’une ville comme Bilbao en Espagne grâce à son musée. L’exemple du Grand Louvre en France est aussi une grande réussite économique malgré toutes les critiques qui nous ont été faites à François Mitterrand et à moi lorsque nous avons voulu révolutionner ce musée qui était très classique et un peu endormi. Avant la réorganisation du Musée du Louvre, il y avait deux millions de visiteurs par an. Il y en a maintenant plus de 9 millions. Ici, une ville comme Essaouira n’aurait certainement pas connu un développement aussi rapide sans son festival et la formidable activité culturelle initiée par André Azoulay.

Conjoncture : Vous auriez pu être un bon Ministre de la Culture du Maroc, mais en tant que Président de l’Institut du Monde Arabe, vous êtes un « super » Ministre de la Culture du Monde Arabe, vous restez dans votre élément ?

 

Jack Lang : Oui, j’ai cette chance. Au Maroc, la Culture est une donnée importante depuis quelques années. Sa Majesté le Roi Mohammed VI est un homme cultivé, érudit et passionné par le Patrimoine, mais aussi par l’Art Contemporain. Il nous a apporté sur cette exposition « Le Maroc Contemporain » un soutien immédiat qui fut déterminant. Je pourrais citer aussi la Fondation Nationale des Musées dirigée par Medhi Qotbi, les magnifiques festivals qui sont devenus très populaires, le futur nouveau Théâtre de Casablanca, celui de Rabat… J’ai l’impression que la Culture contemporaine est l’une des cartes maîtresses du Maroc d’aujourd’hui.

 

Conjoncture : Pour terminer, parlons un peu du livre que vous venez de sortir, « Ouvrons les yeux », un manifeste contre la laideur, un hymne au Patrimoine architectural… Vous faites comme Stéphane Hessel, vous dites à vos lecteurs « Indignez-vous » ?

 

Jack Lang : Je voulais attirer l’attention de tous sur notre indifférence à l’égard du Patrimoine de tous les jours, l’habitat, l’urbanisme, le paysage urbain en général. D’un côté, on célèbre les grands monuments historiques et de l’autre, nous sommes capables de rester totalement passifs face à la laideur de certains ronds-points, de certains immeubles, de cette défiguration ordinaire de nos villes en particulier. J’ai envie de réveiller modestement les esprits. Le problème est que je ne suis pas sûr que les pouvoirs publics comprennent bien le message.

Conjoncture : C’est un message qui va intéresser beaucoup de gens au Maroc.

Jack Lang : Je le sais, on me cite des exemples régulièrement à Tanger ou à Casablanca de constructions, notamment Art Déco, qui sont menacées. Il faut une prise de conscience citoyenne pour qu’on se préoccupe de ce Patrimoine. C’est le cas ici de l’association Casamémoire et c’est ce que j’ai voulu essayer d’initier avec ce livre.

 

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