Interview de Monsieur Jean-François Girault, Ambassadeur de France au Maroc

« L’esprit de Tanger » a su insuffler ardeur et enthousiasme
à notre relation bilatérale

Conjoncture.info : Depuis votre prise de fonctions, en septembre dernier, quelles ont été vos premières impressions sur le Maroc ?
Jean-François GiraultJean-François Girault : 
Ce qui impressionne d’emblée, c’est le mouvement. Il y a au Maroc une stratégie, un élan, une perspective, auxquels Sa Majesté imprime une impulsion toujours renouvelée. Prenez les réformes, les grands projets d’infrastructure, les énergies renouvelables et le développement durable, la projection vers l’Afrique… Arrêtons-nous un instant sur le développement économique. La volonté d’aller de l’avant y est manifeste.

Tout d’abord, le pays opère une vraie diversification sectorielle. Stimulés par le Plan d’Accélération Industrielle, de nouveaux secteurs émergent. La rapidité avec laquelle les écosystèmes prennent forme, notamment dans l’automobile et l’aéronautique, est impressionnante. Les acteurs français y prennent d’ailleurs toute leur part. Aux côtés de ces deux secteurs, souvent mis en avant, d’autres font leur place, comme le secteur de la logistique, par exemple. Il est essentiel, car il irrigue l’ensemble de l’économie.

Il y a ensuite, un rééquilibrage territorial. Historiquement, Casablanca et Rabat concentraient les forces économiques. Aujourd’hui, nous voyons émerger d’autres pôles d’activités. C’est le cas de Tanger Med au

nord ou d’Agadir au sud. Demain ce sera Kenitra avec son port en eaux profondes, avec l’arrivée de la Ligne à Grande Vitesse, avec l’installation de PSA et d’équipementiers automobiles. En faisant preuve d’audace, les opérateurs français ont de vraies opportunités. Nous devons nous mobiliser dès l’amont.

Enfin, le Maroc poursuit son ouverture à l’international. Au niveau commercial, le choix du libre-échange lui permet de mieux se placer sur les chaînes de valeur mondiales. Et n’oublions pas le bénéfice mutuel attendu du projet d’Accord de Libre-Échange Complet et Approfondi. Parallèlement, le Royaume est particulièrement accueillant pour les investisseurs étrangers. Nous sommes d’ailleurs les premiers à y investir et, dans ce cadre, nous le soutenons dans sa modernisation du climat des affaires. Je note par ailleurs que la France est la première destination des investissements marocains à l’étranger. Je m’en félicite et je souhaite que nous renforcions les investissements croisés entre nos deux pays. En cela, la stratégie africaine du Maroc est une opportunité forte pour nos entreprises de travailler ensemble.

La visite du Président de la République Française, Monsieur François Hollande, à Tanger en septembre 2015, a marqué un nouveau tournant dans les relations diplomatiques entre la France et le Royaume. Aujourd’hui, comment se porte la coopération entre les deux pays ?

Ce fut incontestablement une très belle visite d’amitié et de travail, dense, féconde, chaleureuse. Elle fut exceptionnelle, dans sa forme comme dans son contenu, et a indéniablement scellé le renouveau de notre partenariat d’exception. « L’esprit de Tanger » a su insuffler ardeur et enthousiasme à notre relation bilatérale dont le Président de la République et Sa Majesté le Roi ont réaffirmé avec vigueur toute l’intensité. Parmi nos axes de coopération, l’éducation et la formation constituent bien évidemment une priorité. À côté de notre réseau d’enseignement, le plus dense que nous ayons à l’international, nous nous mobilisons pour le développement à l’échelle du pays des classes bilingues dans les établissements marocains. L’enjeu est majeur puisqu’il s’agit de favoriser le succès de la transition entre le secondaire et le supérieur. La France accompagne également le Royaume dans ses efforts dans le domaine de la formation professionnelle. Nos opérateurs, au premier rang desquels l’Agence Française de Développement, en ont fait un champ d’intervention prioritaire au Maroc. Un autre exemple de notre coopération : la première formation certifiante au Maroc en matière de propriété industrielle a vu le jour cet automne grâce à la collaboration entre l’Institut National de la Propriété Industrielle (INPI) et l’Office Marocain de la Propriété Industrielle et Commerciale (OMPIC). Cette coopération évolue également sur le terrain de la lutte contre la contrefaçon, pour laquelle un accord a été signé entre nos deux ministres, M. Elalamy et M. Macron lors de la Rencontre de Haut Niveau de mai 2015.

La coopération franco-marocaine s’opère également au niveau des territoires. 90 acteurs, tout échelon confondu, œuvrent sur l’ensemble des champs de compétences des collectivités locales. Afin d’amplifier cette dynamique, des Assises franco-marocaines de la coopération décentralisée se tiendront en 2016.

« La coopération franco-marocaine s’opère également au niveau des territoires. Afin d’amplifier cette dynamique, des Assises franco- marocaines de la coopération décentralisée se tiendront en 2016. »

Le secteur de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la pêche compte pour une part importante dans l’économie marocaine. Comment la coopération française s’inscrit-elle dans la dynamique du Plan Maroc Vert ?

Ce secteur est un domaine prioritaire de notre coopération. Sous l’impulsion du Ministre de l’Agriculture et de la Pêche Maritime, M. Aziz Akhannouch, et de son homologue français, M. Stéphane Le Foll, les partenariats et les échanges se sont intensifiés au niveau bilatéral : signature d’une convention-cadre dans le domaine agricole et agroalimentaire, mise en place d’un comité mixte bilatéral, concrétisation de nombreux partenariats en matière sanitaire et phytosanitaire. Les Plans « Maroc Vert » et « Halieutis » ont bénéficié, outre l’accompagnement financier de l’AFD, d’une implication forte de grands groupes industriels français comme Avril qui, à travers sa filiale marocaine Lesieur Cristal, œuvre à développer et structurer une filière oléagineuse (tournesol, colza), ou Danone qui, à travers sa filiale marocaine Centrale Danone, vise à développer quantitativement et qualitativement la production laitière locale. Ces deux groupes s’inscrivent également de manière volontariste dans une dynamique bilatérale en direction du reste de l’Afrique. En outre, sur financement de l’Union européenne, nos deux pays travaillent au renforcement des capacités organisationnelles et techniques de l’Institut National de Recherche Halieutique, au renforcement de l’aquaculture avec l’ANDA, et au contrôle des produits phytopharmaceutiques, des fertilisants et supports de culture avec l’ONSSA. La France apporte également une assistance pour un projet de partenariat public-privé en vue de la réalisation d’une usine de dessalement et d’un réseau d’irrigation dans le Souss-Massa et à une étude de faisabilité d’un plan de modernisation des entreprises de valorisation des produits de la mer.

Lors de sa visite à la Chambre Française de Commerce et d’Industrie du Maroc, le 21 octobre dernier, le Secrétaire d’État chargé du Commerce Extérieur, de la Promotion du Tourisme et des Français de l’Étranger, Monsieur Matthias Fekl, a évoqué la signature de l’Appel de Tanger par le Roi Mohammed VI et le Président François Hollande, le 20 septembre dernier. Quels en sont les enjeux alors que la COP21 conduit ses travaux et que le Maroc doit accueillir la COP22 en 2016 ?

L’Appel de Tanger pour une action solidaire et forte en faveur du climat, lancé le 20 septembre dernier par Sa Majesté le Roi Mohammed VI et le Président François Hollande, symbolise la communauté de vue et d’ambition de la France et du Maroc face à ce que les deux pays considèrent comme l’enjeu planétaire majeur de ce siècle. Cet Appel, exceptionnellement signé au niveau des deux Chefs d’État, a donné une forte impulsion en vue de la Conférence de Paris. Premier pays arabe à avoir remis sa contribution nationale (INDC), ambitieuse et courageuse, le Maroc est un pionnier et un leader en matière de développement des énergies renouvelables dans la région. L’étroite coordination entre la France et le Maroc, qui accueillera la COP22 à Marrakech en 2016, s’inscrit dans une coopération franco-marocaine engagée de longue date dans la lutte contre le changement climatique et le développement durable. À titre d’illustration, une large partie des engagements de l’AFD au Maroc ont un impact positif sur le changement climatique grâce à des projets comme le cofinancement du projet d’éco-cité de Zenata ou encore les soutiens au Plan solaire marocain, la formation et les transports urbains.

Quels axes de coopération économique seront privilégiés dans les prochaines années afin de permettre à la France de regagner sa place de premier partenaire commercial du Maroc ? Quels seront les principaux dispositifs mis en place afin de soutenir les PME ?

La France est de loin le premier partenaire économique du Maroc. Les investissements français représentent près de la moitié du stock des IDE et 750 filiales d’entreprises françaises, dont 34 du CAC 40, sont implantées sur le territoire marocain, assurant plus de 120 000 emplois. La France est également le premier bailleur de fonds du Maroc, qui est lui, le premier pays d’intervention de l’Agence Française de Développement, avec un stock d’engagements s’élevant à plus de 2,3 milliards d’euros. J’ajouterai que la France fournit la plus grande part de transferts financiers de Marocains résidant à l’étranger et le plus gros contingent de touristes étrangers.

Cela dit, nous sommes pleinement mobilisés afin de retrouver notre rang de premier partenaire commercial. À cette fin, il est essentiel que les entreprises françaises aient bien à l’esprit l’impératif de compétitivité et d’innovation

qui s’impose sur le marché marocain. Nous entendons pleinement participer aux plans de développement engagés par le Maroc, par exemple dans le solaire, l’éolien, la ville durable.

Au-delà des grands projets, le soutien aux PME est prioritaire. Lors de sa visite au Maroc, le Secrétaire d’État chargé du Commerce Extérieur, M. Matthias Fekl, a annoncé la mise en place d’une ligne de financement d’un montant de 25 millions d’euros à destination des PME marocaines achetant des biens et services venant de France. Dans la même optique, une ligne de garantie française, d’un montant de 26 millions d’euros, a été créée au sein du Fonds marocain de garantie PME. Enfin, un accord commercial entre Bpifrance et la Caisse Centrale de Garantie a pour but de soutenir les PME marocaines innovantes.

Quel est votre regard sur les différents réseaux appuyant la présence française à l’étranger ? Quel sera leur rôle dans le cadre du renforcement des échanges commerciaux et de la promotion de l’excellence française à travers le monde ?

Les réseaux de la présence française à l’étranger sont en mutation. La naissance d’Atout France, puis de Bpifrance et de Business France, est destinée à optimiser notre appui aux entreprises. Au Maroc, le réseau s’organise de manière originale puisque la CFCIM assume une partie des fonctions de Business France à travers une délégation de service public. Je me félicite à cet égard de la qualité des prestations de la Chambre dans l’accompagnement de nos entreprises. Avec elle, et en parfaite synergie avec le Service économique régional de l’Ambassade et la section des Conseillers du commerce extérieur de la France, notre diplomatie économique dispose d’une équipe de France de l’export à la mesure des enjeux et des défis que nous assigne notre place de premier partenaire économique du Royaume.

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