Interview de Mamoun Tahri-Joutei, Directeur Intelligence Économique de BMCE Bank

« L’Afrique représente une opportunité remarquable en termes de relais de croissance »

Conjoncture : Quel est votre regard sur la situation économique en Afrique ? Quelles sont les dynamiques en cours ?

Mamoun Tahri-Joutei : Le continent africain, fort de 54 pays et 5 régions économiques, présente aujourd’hui des dynamiques très hétérogènes. En effet, les pays les plus structurellement diversifiés et les moins dépendants des cours des matières premières continuent de présenter des rythmes de croissance du PIB supérieurs à 6 %.

L’Afrique de l’Est et la Zone UEMOA présentent ainsi des indicateurs robustes, se traduisant par une hausse rapide du niveau de vie. Les investissements massifs dans les infrastructures et la remontée de la chaîne de valeur dans le secteur industriel, sans oublier les nombreuses innovations dans le secteur des technologies de l’information, expliquent cette dynamique enviable.
En dépit des avancées réalisées ces dernières années, l’Afrique Centrale est grandement impactée par la baisse des cours des hydrocarbures, imposant à certains pays un allègement des dépenses publiques. L’Afrique Australe se trouve aussi dans l’obligation de limiter les investissements publics en raison de la chute des prix des produits miniers. La tendance pour 2018 dépendra, en partie, de l’évolution des cours des matières premières, avec un besoin de diversification encore plus fondamental.

Selon vous, comment évolue la politique du commerce extérieur du Maroc ? Peut-on déjà dresser un premier bilan de sa stratégie africaine ?
Le commerce extérieur du Maroc a pu bénéficier de la réussite des nombreux plans sectoriels, et plus particulièrement, les plans pour l’émergence industrielle et le Plan Maroc Vert. Rappelons que le Royaume est parvenu, en moins de 10 ans, à développer deux industries d’envergure, l’automobile et l’aéronautique, et à désormais figurer sur la mappemonde des investisseurs internationaux. Plus encore, l’automobile a fait passer les phosphates en seconde place des principales exportations du Maroc. La volonté de passer à un modèle de développement désormais axé sur la croissance des exportations impose une politique encore plus approfondie, à l’image de la récente fusion des différentes agences publiques dédiées à l’export et à l’investissement étranger.

Pour sa part, l’Afrique représente aujourd’hui pour le Maroc une opportunité remarquable en termes de relais de croissance, mais aussi un partenaire durable pour des opérations de co-investissement. Selon l’Office des Changes, sur la période 2008-2016, les échanges commerciaux entre les deux parties ont enregistré une croissance annuelle moyenne de 9,1 %, tandis que les investissements directs marocains à l’étranger ont été concentrés à plus de 53 % sur l’Afrique.

De fait, l’intégration prochaine du Maroc au sein de la zone ouest-africaine [CEDEAO] traduira sa volonté à s’investir dans une relation de codéveloppement pérenne avec le continent.

Comment se porte aujourd’hui l’industrie marocaine ? Est-il possible de reproduire le succès de l’industrie automobile et aéronautique dans les secteurs en perte de vitesse ?

L’industrie marocaine parvient à maintenir certaines de ses spécialisations tout en développant des axes de compétitivités novateurs. En effet, et en dépit d’une concurrence acharnée, le Royaume dispose encore d’une industrie textile de premier plan qui a enregistré, en 2016, un niveau d’exportations record et il en est de même pour d’autres activités.

Un autre domaine de compétences, de nature non industrielle, est l’offshoring. Dans ce secteur, qui représente un avenir pour de nombreuses ressources qualifiées, le Maroc est très bien positionné au niveau mondial.

Dès lors, il est tout à fait envisageable de reproduire les succès de l’automobile et de l’aéronautique et plus particulièrement en réfléchissant à des relations de codéveloppement avec des entreprises africaines. Les exemples les plus actuels résident dans les engrais et le secteur pharmaceutique et il est

probable que d’autres activités comme les machines-outils et les matériels de transport prennent le relais dans les années à venir.

Enfin, le lancement prochain de la Cité Tanger-Tech Mohammed VI permettra au Maroc de développer de nouveaux avantages comparatifs dans des secteurs à haute valeur ajoutée.

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