Interview de Leila Doukali

« Amally est une main tendue à la femme chef d’entreprise qui a envie de survivre, de rebondir, de grandir »

L’AFEM vient de lancer un appel à candidatures pour le programme Amally. Celui-ci a pour objectif de soutenir les femmes entrepreneures pendant cette période de crise. L’association veut accompagner 100 femmes en 2021.

Interview de Leila Doukali, Présidente de l’AFEM (Association des femmes chefs d’entreprise du Maroc)

Pourquoi avoir décidé de lancer le programme Amally de soutien aux femmes entrepreneures ?

J’ai été élue le 12 décembre 2019 avec un groupe de femmes engagées qui constituent le bureau de l’AFEM. Nous avons rapidement démarré un programme ambitieux. Puis le Covid-19 est arrivé. Cela a été un coup de frein brutal. Nous avons alors essayé d’être au plus près des femmes chefs d’entreprise pendant le confinement et la période qui a suivi.

La plupart des femmes travaillent dans le secteur du commerce et des services, notamment dans la communication, le coaching, l’événementiel… Ce sont des domaines qui sont frappés de plein fouet par cette crise.

Fin juin, alors que nous envisagions tous la reprise, la crise de la Covid-19 a perduré. Les femmes ont fait appel aux produits Damane Oxygène, Relance TPE, ainsi qu’à ceux de la CCG, mais elles les ont aujourd’hui consommés. Beaucoup d’entreprises ont été menacées de fermeture, car elles ne pouvaient plus faire face aux charges courantes.

En septembre, nous nous sommes donc réunies et nous avons décidé de revoir notre feuille de route. C’est à ce moment-là que nous avons commencé à élaborer ce fameux plan Amally, dédié aux femmes chefs d’entreprise en difficulté face à la Covid-19.

En quoi consiste ce programme ?

Amally est une main tendue à la femme chef d’entreprise qui a envie de survivre, de rebondir, ou de grandir. Le programme, qui s’adresse à trois catégories d’entreprises, est articulé autour de quatre axes : coworking, formation, networking et plan personnalisé.

Amally Access est dédié aux entreprises créées en 2020, qui se sont retrouvées face au fléau de la crise. Leur désir d’entreprendre est là et nous voulons qu’elles le conservent. Amally Rebound est dédié aux entreprises qui ont entre six mois et cinq ans. Elles se trouvent aussi en difficulté et se demandent si elles doivent adapter leur business model à la conjoncture actuelle.

Amally Growth est dédié aux entreprises de plus de cinq ans. Celles-ci se situent dans une sorte de zone de confort et peuvent grandir davantage. C’est pourquoi nous allons leur dire qu’elles en sont parfaitement capables et nous allons les aider à le faire. Le plan personnalisé d’Amally se décline en deux axes : un audit organisationnel et un axe financier incluant un livrable. Nous aurons besoin d’un financement pour assurer ce soutien. Nous sommes en train de travailler sur cela.

En ce qui concerne le coworking, le siège de l’AFEM n’était jusque-là pas complètement exploité. Nous l’avons donc réaménagé avec nos fonds propres pour le rendre agréable et adapté au coworking.

À travers Amally, nous avons voulu marquer notre différence avec les autres plans de soutien : le nôtre est « one to one ». Il n’a pas été préétabli par un organisme gouvernemental ou autre. Nous pouvons le mettre en œuvre car nous avons l’expertise et la connaissance du terrain.

Combien d’entreprises souhaitez-vous accompagner ?

Nous allons accompagner une centaine de femmes en 2021. Elles bénéficieront en moyenne de 18 000 à 20 000 dirhams de financement. Un appel à candidatures pour les bénéficiaires a été lancé et doit être clos le 31 décembre 2020*. Mais, comme beaucoup de femmes étaient prises dans les procédures d’assainissement et d’amnistie fiscale, je vais ajouter deux ou trois semaines supplémentaires au début de l’année.

Quel est le profil de celles qui ont déjà répondu ?

Ce sont des TPE qui, vous le savez, constituent le tissu économique féminin au Maroc. Dans ce contexte de crise, le risque est-il encore plus important pour les entreprises dirigées par des femmes ? Déjà, avant la crise, le taux d’entreprises créées par des femmes était en baisse. En 2015, il était de 15 %. En 2018, il était tombé à 10 %. Je n’ose donc même pas imaginer à quel niveau il sera en 2020. La femme marocaine a pourtant une envie grandissante d’autonomie financière. Deloitte a récemment dévoilé un chiffre calculé par la BERD : 34 % des femmes marocaines souhaitent créer leur entreprise, contre 17 % en France. Nous avons donc toutes les raisons d’être optimistes.

D’après mes observations, trois problématiques principales freinent le développement de l’entrepreneuriat féminin : l’accès au financement, le cumul des charges familiales et professionnelles (car nous sommes dans une société patriarcale) et le manque de confiance en soi. Nous avons l’objectif de faire financer une étude pour comprendre plus précisément où est le problème.

Nous disons à nos partenaires gouvernementaux que leurs mesures de soutien existent, mais qu’elles n’ont pas assez de visibilité. L’AFEM peut être un relais et nous devons participer à informer sur les mesures qui sont en place au bénéfice de l’entrepreneuriat féminin.

La reprise peut-elle constituer une opportunité pour les femmes entrepreneures, qui le sont déjà ou qui veulent le devenir ?

Nous sommes à l’écoute et nous sommes optimistes. Nous travaillons en étroite collaboration avec le Ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Économie Verte et Numérique et nous sommes alignées sur le programme de relance industrielle. Beaucoup de femmes sont en capacité de se structurer pour s’inscrire dans cette dynamique.

Le Ministère estime, à juste titre, que la relance passera par l’industrialisation, qu’elle soit fortement ou faiblement capitalistique. Nous avons découvert, pendant cette période de crise liée à la Covid-19, que nous étions parfaitement capables de nous industrialiser et d’exporter.

Donc, une femme qui voudrait toucher à l’industrie, mais qui se sent toute petite face à cette ambition, pourra être accompagnée par l’AFEM avec le Ministère et Maroc PME. Si son produit est bon, nous pourrons la conseiller par exemple sur l’emballage, le branding, ou autre. On pourra l’aider à trouver des marchés à l’international ou encore à être en règle pour exporter.

Propos recueillis par Rémy Pigaglio

*Entretien réalisé le 17 décembre 2020

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