Interview de Hicham Zouanat, Président de la Commission Sociale de la CGEM

Quel est votre regard sur les enjeux et l’impact socio-économique du Covid-19 au Maroc ?

Sans aucune volonté d’être pessimiste ou alarmiste, la crise du coronavirus que traverse notre pays aura sans aucun doute des impacts dommageables sur l’activité économique, et ce, au même titre que l’ensemble de l’économie mondiale, mais avec la particularité que l’économie marocaine est beaucoup plus connectée aux chaînes de valeurs mondiales que celles des pays voisins. Ce qui explique que, pour notre cas, on doit distinguer deux catégories d’impacts sur l’économie : ceux liés à des effets exogènes, conséquences des fermetures des frontières, et ceux liés à des effets endogènes, conséquences des mesures de confinement internes. Ces dernières, encore plus strictes que nos voisins et qui relèvent des décisions des pouvoirs publics, se sont traduites par l’arrêt pur et simple de plusieurs activités.

Selon vous, est-il possible d’évaluer les retombées à moyen terme sur l’emploi ?

Tout d’abord les estimations à très court terme ne rassurent pas. Selon les dernières estimations du FMI, l’économie marocaine va devoir réaliser un fléchissement, le PIB reculerait de 3,7 % avec un accroissement du taux de chômage qui passerait à plus 12,5 %. Mais ce chiffre est, à mon humble avis, est assez optimiste et ne peut être approché même d’une manière approximative sans avoir évalué les points suivants :

  • Les impacts réels et chiffrés des pertes de PIB pour notre économie,
  • Le plan de déconfinement progressif prévu pour la sortie de crise,
  • Les mesures d’incitation prévues par les plans de relance sectoriels,
  • Le niveau de flexibilité et l’arsenal législatif qui seraient prévus pour aider les entreprises à adapter leur plan d’action de sortie de crise à leur situation socio-économique pitoyable actuelle.

Encore une fois et sans vouloir être ni pessimiste ni alarmiste, la crise du Coronavirus que traverse notre pays aura sans aucun doute des impacts dommageables sur l’emploi avec un taux de chômage qui risque de s’envoler si aucune relance de l’économie n’est prise comme un mini plan Marshall avec une approche keynésienne de relance des secteurs les plus touchés.

Depuis l’arrivée de l’épidémie, le CVE a lancé des mesures économiques d’urgence pour les entreprises, notamment l’aide du Fonds spécial Covid-19 pour les salariés en arrêt temporaire de travail. Peut-on aujourd’hui dresser un premier bilan ?

Le premier bilan établi à la fin du mois de mars 2020 dévoile que sur les 217 000 entreprises affiliées à la CNSS, 127 000 se sont déclarées en difficultés, soit près de 59 % entreprises déclarées à la CNSS.

Ces entreprises ont déclaré près de 843 678 salariés en arrêt de travail provisoire pour leur faire bénéficier de l’indemnité forfaitaire, soit 24 % des 3 450 000 salariés déclarés à la CNSS et près de 32 % des 2 640 000 salariés déclarés à la CNSS à fin février 2020*, ce qui est la vraie référence comparable en termes de périodicité.

Selon le second bilan établi à la fin du mois d’avril, sur les 217 000 entreprises déclarées à la CNSS, 134 000 se sont déclarées en difficultés, soit près de 62 % entreprises déclarées à la CNSS. Par ailleurs, plus de 949 000 employés, travaillant pour 134 000 entreprises, ont été déclarés au Fonds spécial entre 29 avril et le 3 mai 2020. Cela représente 27 % des 3 450 000 salariés déclarés à la CNSS et près de 36 % des 2 640 000 salariés déclarés à la CNSS à fin février 2020*.

Beaucoup d’entreprises ont dû arrêter leur activité de manière provisoire ou définitive. Quels conseils pratiques pouvez-vous leur donner en matière de gestion des ressources humaines pour limiter l’impact de cette crise et préparer la reprise d’activité ?

Cette expérience douloureuse pour plusieurs dirigeants a été encore plus mal vécue par les DRH qui, encore une fois, doivent exceller dans l’art du jeu de jambes en réagissant très rapidement et en donnant des réponses efficaces aux problématiques sanitaires, sociales et économiques de l’entreprise.

À mon humble avis, les conseils pratiques que je peux leur recommander en cette période sont de mettre d’abord la sécurité des salariés au cœur des préoccupations de l’entreprise en s’équipant avec l’ensemble des moyens de protections possibles.

En second lieu, il faut réagir pour redimensionner de manière tactique les ressources à la taille économique réelle que vit l’entreprise en privilégiant la réduction des éléments variables du coût du de travail à savoir l’intérim, les congés, la mise en place de la modulation annuelle du temps de travail (conformément aux articles 184 & 186 du Code du travail) et la réduction des heures supplémentaires… Et ce, sans pour autant anticiper des coupes dans les effectifs à ce stade.

Troisième niveau de réaction propre à des entreprises en grandes difficultés : il faut utiliser les dispositions relatives au chômage partiel, conformément à l’article 185 et 186 du Code du travail.

Enfin, si les impacts négatifs de la pandémie s’inscrivent dans un horizon structurel et qu’ils sont dommageables au point d’engager la viabilité de l’entreprise, il y a lieu dans ce cas de recourir aux dispositions relatives au licenciement pour motifs technologiques, structurels ou économiques, conformément à l’article 66 du Code du travail.

 

Les mesures de relance proposées par la Commission Sociale de la CGEM

Afin de préparer une sortie de crise viable économiquement et socialement et pour anticiper une relance capable d’absorber le maximum des emplois perdus provisoirement, la Commission Sociale de la CGEM a proposé différentes mesures.

Sur le plan le sanitaire :

  • Concevoir et adapter à chaque secteur un kit sanitaire pour l’organisation du travail durant la phase de sortie progressive de crise ;
  • Adapter et enrichir le référentiel d’audit sanitaire aux spécificités de chaque secteur ;
  • Concevoir et adapter, à chaque secteur, un kit de reprise d’activité avec une batterie d’actions de formation pour accompagner sa mise en place.

Sur le plan de l’organisation du travail :

  • Proposer et faire valider un cadre légal plus explicite du télétravail
  • Proposer et clarifier les aspects de protection contre les Accidents de Travail, un modèle de charte de travail à distance…
  • Proposer un cadre légal pour la promotion de l’emploi à mi-temps qui pourrait améliorer substantiellement le taux d’activité des femmes estimé actuellement à 22 % dans notre pays.

Sur le plan de la flexibilité :

  • Promulguer, le plus vite possible, de nouveaux types de contrats de chantier, de projet ainsi que des contrats de mission pour faciliter la relance des secteurs clés de notre économie ;
  • Proposer un cadre légal plus flexible pour gérer les crises économiques passagères, basé sur un assouplissement de l’autorisation de réduction de temps de travail, à faire valider par le Ministère de tutelle et non par le Gouverneur de la ville, en proposant des conditions de baisse d’activité chiffrées et plus claires pour les différentes parties ;
  • Engager une réflexion de fond sur notre législation sociale en vue de l’amender pour mieux accompagner les secteurs et entreprises les plus sinistrés par la crise du Covid-19.

 

*hors emploi saisonnier et temporaire, NDLR.

 

 

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