Hamid Bouchikhi, invité de Conjoncture

Hamid Bouchikhi, Professeur à l’ESSEC Business School et membre de la Commission Spéciale sur le Modèle de Développement.

« Ce nouveau paradigme d’action publique va permettre au Maroc de progresser considérablement »

 

Conjoncture : Selon vous, quel a été l’impact de la crise du Covid-19 sur l’entreprise et ses modes de management ?

Hamid Bouchikhi : Comme je vis toujours à distance du Maroc, cela est un peu compliqué de tenir un propos sur l’impact de la crise du Covid-19 sur l’entreprise marocaine. Ce que j’observe, de loin et à un niveau macroéconomique, c’est que cette crise a finalement été plutôt bien vécue par des entreprises disposant d’une certaine taille et d’une importante surface financière. Le Covid a en revanche causé des dégâts sur les petites entreprises, qu’elles soient du secteur formel ou informel. J’ignore s’il existe des statistiques fiables indiquant combien de cafés, de restaurants ou d’hôtels ont dû fermer. Le tissu entrepreneurial marocain est composé à 95 ou 96 % de petites entreprises dont beaucoup opèrent dans l’informel. Le tableau va donc être un peu hétérogène. En ce qui concerne les grandes entreprises marocaines, il n’y a pas eu de faillites ni de licenciements. Elles se portent plutôt bien et l’export redémarre. Les mesures d’accompagnement ont produit des résultats, mais il y a probablement beaucoup de casse invisible et il est trop tôt pour en constater les effets sur l’emploi, la précarité, la pauvreté…

La crise a-t-elle été une occasion pour le Maroc de saisir de nouvelles opportunités ?

De nouvelles opportunités avaient déjà émergé avant le Covid. Elles ont peut-être été accentuées ou amplifiées par la pandémie. Par sa position géographique et géopolitique, le pays attire des investisseurs étrangers et des industriels. Il y a aussi une politique volontariste de développement des investissements étrangers en vue de soutenir l’émergence d’un certain nombre de clusters, que ce soit dans l’automobile ou l’aéronautique.

Tout cela n’est pas dû au Covid. En revanche, cette crise nous a rappelé que la géographie et les distances existent. C’est pour cette raison que le Maroc, pays ayant accès à un très grand marché dans son voisinage nord ainsi qu’à un marché très prometteur à long terme sur son flan sud, va devenir plus attractif.

On observe bien les prémices de cette évolution notamment dans le domaine des industries de la vie, pour reprendre l’expression de Jacques Attali. Ces dernières, qui relèvent de la santé, de l’alimentation ou d’autres secteurs vitaux pour l’autonomie du pays, vont se développer dans les années à venir.

Par exemple, il existait déjà un cluster biopharmaceutique assez développé au Maroc. Le fait d’industrialiser la fabrication du vaccin va accélérer cette tendance et cela n’est que la pointe émergée de l’iceberg. Un grand avenir se dessine ainsi pour le pays dans ce « secteur de la vie », essentiellement dans ce domaine de la santé et de la biopharmaceutique.

Pouvez-vous nous parler du déroulement des travaux de la Commission Spéciale sur le Modèle de Développement ? Quels ont été les principaux enjeux ?

Sur un plan général, il est important de souligner que peu de pays se sont livrés à cet exercice-là. Le fait que la plus haute autorité du pays interpelle les acteurs, les invite à prendre un peu de recul et à réfléchir au nouveau modèle de développement est un exercice qui a beaucoup de vertu en soi. Et le fait qu’une commission nommée par Sa Majesté se déplace, rencontre les acteurs et les écoute représente aussi un précédent majeur. Si cette démarche se généralise à l’avenir en matière de formulation des politiques publiques, la Commission aura alors accompli beaucoup de choses.

La centralité du citoyen représente en outre un volet très important dans cette approche. Chaque politique publique doit être en effet évaluée à l’aune des problématiques qu’elle cherche à résoudre ainsi que sur la manière dont elle va concrètement améliorer le bien-être du citoyen.

Il faut également rappeler le contexte général : la commission a été instaurée dans le Maroc que je qualifierais du « Yes we can ». Encore une fois, la dynamique préexistait dans le pays, avec la prise de conscience que le sous-développement n’est pas une fatalité et que nous disposons de toutes les ressources pour mieux nous développer par nous-mêmes. Ce Maroc nouveau était et est toujours en gestation. Selon moi, la Commission marque un moment clef dans le processus d’un pays qui est en quête de renaissance.

Un autre point que je voudrais souligner à propos de la Commission – et auquel j’ai été particulièrement sensible – est le fait que nous avons travaillé en toute liberté. Il n’y a eu aucun sujet tabou et nous avons réellement « retourné toutes les pierres ». Cela a été une construction collective et même la structure du document a émergé après de nombreuses itérations, de va-et-vient et de discussions… Cela a été une construction collective, mais aussi une co-construction avec les acteurs, les corps intermédiaires ainsi que les populations, notamment à travers de multiples interactions virtuelles sur les réseaux sociaux, des débats et des restitutions.

Selon moi, il existe deux grands axes dans le rapport : le premier traite des sujets urgents comme l’éducation, la santé, ou les territoires en difficulté. Le second axe comporte une réflexion prospective à l’horizon 2035. Il exprime une ambition stratégique très clairement affirmée et portant sur divers sujets, en particulier l’économie, la création de richesses et l’industrialisation du pays, le numérique…

Dernier point, une autre partie du rapport met en lumière une nouvelle doctrine selon laquelle il faut en finir avec un management centralisé du pays et privilégier ainsi le « bottom-up » au lieu du « top-down ». Il s’agit aussi d’adopter une approche systémique afin d’éviter de concevoir des politiques publiques en silos et de développer le management participatif pour contrebalancer le management centralisé depuis Rabat. Ce nouveau paradigme d’action publique va permettre au Maroc de progresser considérablement, à condition de s’y prendre de la bonne manière.

« Le fait que la plus haute autorité du pays interpelle les acteurs, les invite à prendre un peu de recul et à réfléchir au nouveau modèle de développement est un exercice qui a beaucoup de vertu en soi. »

Quel est votre regard sur le chantier de l’éducation et de la formation au Maroc ?

Je pense qu’il faut élargir ce sujet à la question générale du capital humain. La qualité du capital humain marocain est aujourd’hui le talon d’Achille du pays. Nous avons ce capital en quantité ; cependant, sa qualité est très en deçà de ce qu’elle devrait être.

Quelque part, le nouveau modèle de développement porte beaucoup sur le développement du capital humain. Au Maroc, nous avons beaucoup investi – et nous avons eu raison de le faire – dans le capital physique et les infrastructures : les grands projets, les routes, les aéroports, les ports, le ferroviaire… Nous avons donc mis le pays à niveau en ce qui concerne les infrastructures et cela était nécessaire.

Je ne suis pas du tout de ceux qui trouvent à redire quelque chose aux importantes dépenses de l’État en faveur des infrastructures, même si nous nous sommes beaucoup endettés pour développer ce capital physique. Mais nous avons également réalisé que nous avions négligé le capital humain. Ce que nous essayons de faire à présent – et c’est un peu ma lecture de la trajectoire du Maroc sur la prochaine décennie – c’est de remettre le capital humain à niveau et de l’aligner sur le capital physique.

Cela concerne différents aspects : l’éducation, la santé, l’économie sociale et solidaire, mais aussi la question de l’inclusion des femmes dans l’économie, leur taux d’activité étant l’un des plus faibles au monde. Il est donc urgent pour le Maroc de réduire l’écart entre le capital physique et humain. S’il réussit cette mise à niveau, le pays deviendra un très grand hub industriel mondial, car il dispose de tous les atouts pour y arriver.

L’enjeu majeur pour le pays est de savoir si l’on arrivera effectivement à développer le capital humain après l’avoir négligé pour les raisons historiques que l’on connait, le Maroc n’ayant pas eu les moyens budgétaires de maintenir l’investissement dans les secteurs sociaux de l’éducation ou de la santé.

Or, pour investir dans le capital humain, l’État a besoin de ressources, mais les revenus fiscaux marocains sont très en deçà de ce qu’ils devraient être, mais cela est un autre sujet. J’espère que les prochaines élections feront émerger une majorité cohérente, volontariste et courageuse et qu’il ne sera pas nécessaire de reformer plusieurs gouvernements au cours de la législature. Le pays a en effet besoin de cohérence, de volontarisme, d’ambition et de continuité.

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