Fathallah Oualalou, invité du Forum Adhérents

« N’ayons pas peur de la Chine »

Fathallah Oualalou était l’invité de la CFCIM, le 2 mars 2017, à l’occasion d’un Forum Adhérents. L’ancien Ministre de l’Économie et des Finances et ancien Maire et Président du Conseil de la Ville de Rabat a animé une conférence sur le thème « Le Maroc, l’Afrique, l’Europe, face à la Chine ».

Dumping social, pratiques concurrentielles agressives, protectionnisme, frénésie d’investissement, monopolisation des matières premières, etc. en matière d’échanges internationaux : la Chine inquiète. Qu’en est-il réellement de ces clichés qui collent à peau de la 2e puissance économique mondiale ?
Depuis quelques années, la Chine s’intéresse de près à l’Afrique, un phénomène qu’il n’est plus possible d’occulter, selon Fathallah Oualalou : « La Chine est aujourd’hui le premier partenaire des pays africains. En 35 ans, elle est passée d’un statut d’économie en développement à une économie émergente, pour devenir aujourd’hui la 2e puissance économique mondiale. Elle a l’ambition de devenir, entre 2030 et 2040, la première puissance dans le monde. »

Aujourd’hui la Chine est, en outre, la première puissance industrielle mondiale, le premier exportateur de produits industriels, mais aussi le premier marché émetteur de touristes (110 millions de touristes). Il s’agit également du premier pays en matière d’internet, de téléphonie mobile, d’économie verte. Autre record, moins reluisant, la Chine est l’un des plus gros pollueurs.

Une politique de réformes payante

L’incroyable montée en puissance de la Chine ces dernières décennies s’explique par la politique d’ouverture et de réformes initiée par Deng Xiaoping, basée sur l’exemple du Japon et des quatre dragons. « Une politique d’industrialisation sera mise en place, fondée essentiellement sur l’exportation et une main-d’œuvre pas chère. Le système reste centralisé, mais, en même temps, il est ouvert sur le capitalisme. À la limite, cette centralisation protège ce capitalisme et c’est quelque chose de nouveau. » explique Fathallah Oualalou.

« Dans sa stratégie de réforme et d’ouverture au monde, la Chine a accordé la priorité à l’économie. La Chine considère en effet que les affrontements idéologiques ou religieux mènent à des guerres. Par contre, les compétitions économiques mènent à des coexistences entre les différents systèmes. »

Toutefois, en 2014, le taux de croissance de la Chine baisse, passant d’un taux à deux chiffres à 6,7 %. L’effet s’est ainsi ressenti sur sa demande en matières premières et en hydrocarbures. « La Chine a changé de modèle de développement. Ce modèle n’est plus lié à l’exportation, mais, de plus en plus, au marché local et à la demande locale. D’où l’augmentation des salaires, l’intérêt accordé à la protection sociale, à la santé, etc. », précise Fathallah Oualalou. « Grâce à ses grandes réserves, la Chine a traversé la crise de 2008 avec sérénité. Elle s’est même permis de lancer un plan de relance de 3 500 milliards de dollars, qui a eu énormément d’effet. En même temps, elle a acheté des obligations dans tous les pays déficitaires : c’est à dire les États-Unis et l’Europe », ajoute-t-il. « La Chine a alors mis en place une nouvelle stratégie mondiale que l’on appelle la « Nouvelle route de la soie. Il s’agit d’une route à trois dimensions, dont la première est énergétique, essentiellement tournée vers la Russie. La 2e dimension représente le réseau de voies ferrées et de routes traversant les anciens pays de l’URSS pour arriver à l’Allemagne. La troisième dimension est la route maritime qui passe par le Kenya, le Canal de Suez pour arriver à Tanger MED et le long de la Méditerranée. »

La Chine et l’Europe

ForumPendant la Guerre froide, la Chine cherche à se rapprocher de l’Europe afin de contrebalancer le poids des deux puissances mondiales. « C’est à partir de 1975 que la Chine, qui n’a pas encore commencé sa réforme économique, s’est rapprochée de la CEE, qui rassemblait alors 9 pays. En 1979, la Chine a montré un grand enthousiasme pour l’Europe. L’objectif était de réduire la dualité de la Guerre froide, pour faire en sorte que le monde ne soit plus bipolaire, mais multipolaire », analyse Fathallah Oualalou. Dans les années 1990, après la chute de l’URSS, la Chine a souhaité resserrer ses liens avec l’Europe, cette fois-ci, en vue d’atténuer l’ascendant des États-Unis. C’est en 1998 qu’a eu lieu, sur le tard, le premier sommet sino-européen. « Quand les parties se sont réunies, elles ont constaté que les échanges avaient triplé depuis l’accord commercial signé en 1985. L’Union européenne était devenue le premier partenaire commercial de la Chine et la Chine, le premier importateur des produits européens, ainsi que son 2e partenaire commercial après les États-Unis. En 2010, 1 milliard d’euros avait déjà été échangé entre l’Europe et la Chine », précise Fathallah Oualalou. Et d’ajouter : « En 2014, les échanges avec la Chine constituaient 14 % des échanges de l’Union européenne, juste après les États-Unis qui représentaient, quant à eux, 15 % des échanges. En 2002, la part de la Chine n’était que de 7 % et celle des États-Unis était de 24 %. L’Allemagne est, bien sûr, le premier partenaire de la Chine au sein de l’Union européenne. »

Les biens échangés entre la Chine et l’Europe sont de différente nature. L’Europe achète des produits manufacturés tandis que la Chine achète essentiellement de la technologie, des machines-outils, des moyens de transport (trains à grande vitesse,) produits de luxe, cosmétiques, vins et spiritueux, etc.

En matière d’investissement, la Chine est devenue le 3e investisseur dans le monde après les États-Unis et juste avant le Japon. Fathallah Oualalou détaille la nature de ces investissements : « En Grande-Bretagne, les investisseurs chinois se sont surtout intéressés au secteur financier. En France et en Allemagne, ils se sont tournés vers les secteurs de la chimie, de l’énergie, du tourisme, mais aussi de l’automobile, des vignobles, des aéroports, etc. » Récemment, la Chine a néanmoins freiné le rythme de ses investissements à l’étranger : « Les réserves extérieures de la Chine ont baissé, passant de 4 000 à 2 000 milliards de dollars. L’état chinois veut freiner les investissements spéculatifs, mais encourage les investissements productifs à l’étranger », indique Fathallah Oualalou.

La Chine face au Maroc, à l’Afrique et au Monde arabe

C’est dans les années 80, après le lancement des grandes réformes chinoises, que les relations entre la Chine et le Maroc, mais aussi avec l’Afrique et le Monde arabe ont pris un tournant économique. « Lors du sommet organisé en décembre 2015 à Johannesburg, au même moment que la COP21 à Paris, la Chine a proposé à l’Afrique un transfert de capitaux (publics et privés) de 60 milliards de dollars. Elle a, en outre, proposé de promouvoir l’industrialisation des pays africains dans le cadre de la stratégie de délocalisation organisée par l’État chinois. Cette stratégie devrait aboutir au transfert de 85 millions d’emplois dans le monde », souligne l’ancien Ministre.

Pour ce qui concerne le Maroc, Fathallah Oualalou estime que « le commerce entre les deux pays a évolué depuis les années 80, mais pas de manière significative. D’autant plus que la Chine est le premier producteur de phosphate monde bien que le Maroc renferme les plus grandes réserves. Le virage important a été la visite royale en mai 2016. » Il ajoute : « L’accord principal de la visite royale portait sur la création d’un site industriel de 2 000 ha à Tanger, situé à proximité de Tanger MED et de l’usine Renault. Dans ce cadre, les Chinois ont proposé une stratégie de co-production ». Afin de capter la manne touristique chinoise, cette visite royale a également abouti à un accord sur le tourisme et à la suppression du visa pour les ressortissants chinois.

Pour Fathallah Oualalou, il ne faut pas avoir peur de la Chine, mais travailler avec elle. Le désengagement des États-Unis vis-à-vis de la Chine, déjà entamé sous l’administration Obama, peut se révéler une chance pour l’Europe, à condition qu’elle soit plus unie et plus forte. Selon lui, une autre condition est essentielle : « Il est important de lancer une grande réflexion Europe-Méditerranée. Il y a nécessité de revoir notre partenariat qui ne doit pas rester essentiellement commercial et financier ».

Articles à la une