Dr. Abdelâdim Lhafi, invité de Conjoncture

 « l’Accord de Paris a été un tournant historique »

Interview du Docteur Abdelâdim Lhafi, Commissaire Général de la COP22, Haut Commissaire aux Eaux et Forêts et à la Lutte Contre la Désertification

 

Conjoncture : Quel est l’impact concret des changements climatiques observés dans le Royaume et quelles sont les principales pistes pour y remédier ?
Dr. Abdelâdim Lhafi : Les sécheresses ont toujours existé au Maroc, mais ce qui a changé depuis les années 80, c’est que nous assistons de plus en plus fréquemment à ces formes de sécheresse plus longues et plus dures dans leur expression. Ces évolutions, qui sont déjà perceptibles à l’échelle d’une vie, se confirment lorsque l’on se base sur une échelle de temps un peu plus grande. Depuis 1992, nous avons, chaque année, des preuves inéluctables qui confirment que le changement climatique est lié à notre modèle de développement économique. Je crois que le courant des climatosceptiques a pratiquement disparu avec les années : des évidences scientifiques et techniques ont montré une corrélation étroite entre les gaz à effet de serre et les changements climatiques.
Partant de ce constat, nous devons mettre en place les solutions qui sont de deux ordres : la limitation des gaz à effet de serre, c’est ce qu’on appelle l’atténuation, et la lutte contre les effets des changements climatiques, qui est l’adaptation. L’Accord de Paris de décembre 2015 prévoit donc de s’attaquer aux causes des changements climatiques et à leurs conséquences. Nous, les pays du Sud, sommes principalement concernés par l’adaptation, car nous n’avons pas de responsabilité historique dans ces dérèglements climatiques, mais nous en subissons de plein fouet les effets. C’est à ce titre que l’adaptation occupera une place importante dans les débats, les actions, les projets et les financements à venir.

Quel est le bilan des négociations menées par le Maroc dans le cadre de l’Accord de Paris et quels sont les volets restant à définir ?
Rétrospectivement, c’est le couronnement d’un très long cheminement depuis la sortie du rapport Meadows en 1972. Intitulé « The limits of the growth », ce rapport dit très expressément que les modèles de développement que nous avons eu pendant les 30 glorieuses ne sont ni viables ni durables. Tout d’abord parce qu’il y existe une finitude des ressources naturelles fossiles, minières, etc., mais aussi une attaque frontale vis-à-vis des ressources renouvelables. En d’autres termes, nous les exploitons au-delà des capacités de renouvellement des écosystèmes. La même année, a eu lieu la première réunion des Nations Unies sur le climat à Stockholm. Cet évènement a pratiquement marqué l’acte de naissance des grands mouvements écologiques qui ont porté le débat environnemental sur la scène politique et au sein les projets de société. En 1992, le Sommet de la Terre a abouti à trois grandes conventions portant sur la diversité biologique, la lutte contre la désertification et les changements climatiques. Depuis cette année-là, malgré les efforts qui ont été fournis, la dégradation a continué.
Selon moi, les tournants ont été la COP de Varsovie au cours de laquelle il y a eu un engagement au plus haut niveau, la COP20 de Lima et la COP21 de Paris qui s’est conclue par cet accord universel. En septembre 2015, les Nations Unies ont approuvé la Stratégie 2030 pour le Développement Durable et ses 17 objectifs. Il s’agit d’un processus de maturation très long et laborieux pour produire pour les preuves scientifiques et les techniques avérées et fiables.
L’Accord de Paris a été un succès diplomatique important. Il représente, de l’avis de tous, un tournant historique de par son consensus universel qui place le changement climatique, non pas dans le registre des priorités, mais des urgences. Nous sommes, je pense, la dernière génération qui a encore la capacité d’inverser la tendance, car, après, il sera trop tard. L’Accord de Paris pose le cadrage pour le nancement, qui est un élément majeur. Il donne une répartition à peu près égale des financements entre l’atténuation et l’adaptation, pour arriver à ce flux financier des 100 milliards de dollars à partir de 2020. Le 2e volet de l’Accord porte sur la formation des capacités humaines et institutionnelles, un aspect essentiel pour construire des projets « bancables » et essayer d’élaborer de nouveaux modèles de développement en termes de politique nationale. Le 3e axe est l’adaptation. Quels que soient les décisions que nous prenons ou les efforts que nous réalisons, l’inversion des tendances ne se fera que dans la seconde partie du siècle. Donc, l’adaptation est essentielle pour gérer les effets négatifs des changements climatiques, notamment pour les pays du Sud ou les États insulaires qui sont, pour beaucoup, menacés. Le 4e élément c’est la gestion des risques à travers l’élaboration des plans de gestion du risque et des plans d’adaptation nationale. Le 5e volet est le transfert de technologie. Il est en effet nécessaire d’opérer ce transfert des technologies propres, des technologies relatives aux énergies renouvelables, etc., en vue de les rendre accessibles, notamment aux pays du Sud.

Comment le Maroc peut-il allier développement socio-économique avec ses objectifs de développement durable ?
En 2016, peu de personnes pensent à une forme d’« écologie punitive » qui consisterait à respecter/conserver et arrêter de se développer. Or, comment créer la croissance économique et produire des richesses, tout en respectant les équilibres écologiques et en évitant de décapitaliser les actifs naturels ? Comment avoir un développement inclusif qui permette de ne laisser personne sur le bord de la route ? C’est à la rencontre de ces éléments que l’on se situe ou non dans le champ du développement durable. Les changements climatiques, la conception de nouveaux modèles de développement sont au centre de nouvelles opportunités pour croitre et créer des richesses autrement. Cela ne va pas à l’encontre du développement. Je pense que la croissance verte ou l’économie verte est un enjeu important dans le cadre du développement durable.
La politique de l’eau initiée par Sa Majesté Hassan II au début des années 60 a été visionnaire, car, à l’époque, l’eau n’était pas une denrée con ictuelle. Le Maroc a traversé plusieurs années de sécheresse, mais, en termes de sécurité alimentaire, il a pu amortir ces chocs. Aujourd’hui, la plupart des pays sont passés d’une forme de pléthore au stress hydrique, c’est-à-dire moins de 1000 m3 par habitant, voire glisser carrément vers la pénurie (moins de 500 m3 par tête d’habitant. Dans cette configuration, l’eau est devenue un enjeu stratégique.
Pour ce qui concerne les énergies renouvelables, le Maroc s’est fixé l’objectif d’élever à 42 % la part des énergies renouvelables dans la production énergétique nationale, soit 14 % respectivement pour l’énergie solaire, éolienne et hydroélectrique. Ces objectifs ont encore été rehaussés, à l’occasion du discours de Sa Majesté à Paris : la barre a été placée un peu plus haut pour arriver à 50 % en 2030. Cet engagement place le Maroc comme un pays modèle en ce qui concerne les nouveaux modèles de développement, basés sur les énergies propres. Le savoir-faire marocain peut, en effet, aider à construire des modèles de développement afro-africains alliés à des programmes opérationnels, en particulier dans le domaine de la sécurité alimentaire et, par conséquent, de la sécurité tout court. La migration écologique, les instabilités, les tensions socio-spatiales, qui se produisent notamment dans les zones où il y a le plus de fragilités, y sont intimement liées.
En conclusion, le Maroc peut transformer ces enjeux en opportunités à la fois sur le plan de son développement propre et sur le plan géostratégique, en particulier dans le cadre de la collaboration Sud-Sud.

De quelle manière le Royaume compte-t-il mobiliser les entreprises, la société civile et les autres parties prenantes autour de ces engagements ?
Lors des précédentes COP, le débat se déroulait entre les négociateurs. Ce qu’il y a de nouveau, c’est que l’on assiste à une prise de conscience générale : la société civile, le secteur privé, les gestionnaires des territoires, les élus, les citoyens, etc. tout le monde est aujourd’hui concerné. Nous avons justement souhaité refléter cet état d’esprit dans le village de Bab Ighli, à l’intérieur même de la zone bleue qui est réservée à la négociation. Notre objectif est de permettre un débat permanent, notamment au niveau de l’Agenda de l’Action, entre les négociateurs et les décideurs, ceux qui sont amenés à concevoir et à mettre en application les changements climatiques au quotidien tels que l’industriel, le banquier ou le gestionnaire de l’espace. C’est cette cohérence globale qui donne cette nouvelle connotation aux COP de nouvelle génération, car elles partent du principe que le développement durable touche le citoyen dans son quotidien. Cette appropriation de l’Accord de Paris s’exprime à tous les niveaux : les grandes villes, le littoral, la gestion des déchets et des effluents, ainsi que la protection des zones de biodiversité, des zones humides, des sols, des oasis.
La réussite tient justement à cette capacité collective à agir dans le cadre de programmes intégrés, avec une entrée territoriale, c’est à dire revenir à concevoir et gérer la globalité et non pas des projets linéaires. Je crois qu’il s’agit d’un véritable point d’inflexion qui nous place, justement, dans cet objectif du développement durable 2030 approuvé par les Nations Unies en septembre 2015. Cette solidarité intergénérationnelle que l’on entend à travers le changement climatique, n’est possible que lorsqu’il existe une véritable solidarité intragénérationnelle, solidarité territoriale, solidarité spatiale, solidarité sociale.

Quels sont les principaux challenges à relever dans le cadre de l’organisation de la coP22 à Marrakech ?
Le Maroc a trois casquettes différentes. C’est un pays qui a toujours participé activement aux COP, en tant que pays, de partie à la convention, mais aussi dans les groupes de négociation, tels que le groupe africain, dans lesquels il fait avancer le débat. C’est également le pays hôte de cette réunion universelle. Le Maroc a déjà organisé des évènements internationaux, mais jamais d’une telle ampleur. Le nombre et qualité des participants fait que ce rendez-vous est d’une importance capitale. La 3e casquette consiste à assurer la Présidence de la COP22 de novembre 2016 à novembre ou décembre 2017, date à laquelle se tiendra la COP23.
Dans ce contexte, le Maroc, en tant que Président, se doit de faciliter les négociations en ayant cette capacité à gérer les intérêts divergents, à modérer et rapprocher les positions. La Présidence a donc un rôle primordial pour essayer de faire avancer le débat, et ce, tout en tenant compte des spécificités de chacun.

Quelles sont les attentes du Maroc et des autres pays participants à l’issue de l’évènement ?
On dit souvent que l’Accord de Paris est un accord de décision et que la COP22 de Marrakech sera la COP de la concrétisation. Selon moi, une des principales attentes est de maintenir cette mobilisation globale de continuer à faire vivre l’esprit de l’Accord de Paris. Très peu de temps après la COP21, le 21 avril 2016, au siège des Nations Unies, tous les pays qui ont participé aux décisions se sont retrouvés pour signer l’Accord de Paris. Nous avons eu ainsi 178 signataires, ce qui est déjà une réussite en soi. Mais il ne suffit pas de signer un accord, encore faut-il le ratifier. Or, la ratification est un processus qui est variable d’un pays à un autre, sachant que les lois les procédures ne sont pas les mêmes.
L’un des objectifs essentiels est d’arriver à une ratification précoce de l’Accord de Paris en réunissant deux critères. Pour que cet accord soit applicable, il faut qu’il soit signé par 55 % des pays parties à la convention et que ces pays représentent un minimum de 55 % du volume global des émissions de gaz à effet de serre. Nous sommes aujourd’hui sur la bonne voie et nous avons bon espoir que la ratification arrive dans l’année qui suit l’Accord de Paris, ce qui serait un signal extrêmement fort.
Je rappelle, bien que cela ne soit pas vraiment comparable, qu’il a fallu 7 ans pour ratifier l’Accord du protocole de Kyoto, avec toutes ses insuffisances. En 2018 une clause de rendez-vous a été fixée. Tous les pays vont se réunir pour examiner propositions de contributions nationales INDC et vérifier qu’elles sont conformes à l’objectif de limiter à 2°C le réchauffement climatique d’ici la fin du siècle. 2020 est l’année où les 100 milliards de dollars du Fond Vert devront être disponibles pour permettre de financer les projets prévus dans le cadre des politiques nationales et inscriptibles dans les nouveaux modèles de développement sobre en carbone. L’objectif est d’atteindre la « neutralité carbone » en 2050, ce qui signifierait que l’on absorbe autant de gaz à effet de serre que l’on a produit. Il reste encore beaucoup de travail à accomplir et Marrakech n’est le que début. Nous avons bon espoir d’arriver à ces objectifs.

Quelle est la stratégie du Haut Commissariat aux Eaux et Forêts et à la Lutte Contre la Désertification ?
Le Haut Commissariat occupe une place centrale dans la question environnementale. La plupart des écosystèmes naturels identifiés au Maroc, il y en a une quarantaine, sont des écosystèmes forestiers d’une grande diversité. Notre stratégie est de restaurer et de réhabiliter ces écosystèmes forestiers et de préserver les espèces endémiques au Maroc. À l’échelle méditerranéenne, le Royaume est le 2e pays en termes de diversité biologique après la Turquie et le 1er en termes d’espèces endémiques. Je crois que l’un des signaux les plus importants, qui vient d’être relevé dans le dernier rapport de la FAO paru il y a quelques semaines, est que le Maroc fait partie de la vingtaine de pays qui ont réussi à inverser les tendances de dégradation des forêts. Nous sommes passés d’une dégradation de -2 %, avant l’an 2000, à + 2 % actuellement. Nous menons une approche globale. Il y a le reboisement, mais aussi la lutte contre les érosions hydriques, notamment la préservation des barrages contre l’envasement.

En ce qui concerne la biodiversité, toutes les espèces menacées ont été réhabilitées, d’abord dans des espaces ex-situ, pour être ensuite réintroduites dans leurs écosystèmes naturels. Par ailleurs, nous avons mis en place une stratégie pour les parcs naturels (celui du Toubkal, de Dakhla, d’El Hoceima, mais aussi la biosphère de l’arganeraie, les oasis, etc.) qui donne de bons résultats.
L’économie sociale est un élément très important, car le monde rural est très lié à la forêt. C’est dans la forêt qu’il prélève ses sources d’énergie, fait paître ses troupeaux, collecte le miel ainsi que d’autres sources de revenus. Cette réconciliation des citoyens avec la forêt passe par cette forme d’économie sociale à travers les coopératives et les associations avec lesquelles nous collaborons pour mettre en place une gestion partenariale et participative des espaces forestiers. L’objectif est qu’il n’y ai pas de dégradation au-delà des niveaux de renouvellement de ces espaces.
Il y a quelques semaines a été inauguré le Centre National de Gestion des Risques Climatiques et Forestiers. Ce volet représente à l’échelle méditerranéenne un défi à venir et pour lequel il existe des approches et un plan d’adaptation national. Malgré une forte pression au niveau des incendies, le Maroc se place en première position en termes de dispositif de gestion des risques d’incendie de forêt dans le bassin méditerranéen.

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