Chakib Benmoussa : "Ce n’est pas le rôle de l’Ambassadeur de donner son avis sur la politique d’un gouvernement, quel qu’il soit".

Chakib Benmoussa, Ambassadeur du Maroc en France, est l’invité de Conjoncture ce mois-ci. Interview.

Conjoncture : Chakib Benmoussa, pourquoi si peu d’interviews accordées aux médias depuis que vous êtes Ambassadeur du Maroc en France ?

Chakib Benmoussa : Ma mission est d’abord de représenter mon pays, de défendre son label et de mieux expliquer ce qu’est le Maroc d’aujourd’hui et le rôle qu’il joue dans un monde en mutation et dans une région qui connaît nombre de turbulences. Elle est aussi de travailler avec l’ensemble des acteurs économiques ou culturels qui s’intéressent au Maroc pour promouvoir l’investissement dans le Royaume ou leur faciliter les contacts. C’est vrai que je rencontre beaucoup de gens, que je m’exprime plus dans des rencontres privées ou publiques et un peu moins dans les médias.

Conjoncture : Mais vous qui avez été un acteur politique au Maroc, c’est terminé, vous ne parlez plus de politique ?

Chakib Benmoussa : Au-delà des opinions personnelles, chaque fonction détermine un champ d’intervention, qu’il convient de respecter pour ne pas être dans le mélange du genre. Je me détermine d’ailleurs beaucoup plus comme un technocrate que comme un acteur politique. Les acteurs politiques n’ont pas besoin de moi pour définir leur programme ou leur démarche, ils le font en fonction de leur propre stratégie ; à mon sens le débat politique correspondant, a vocation à avoir lieu d’abord au Maroc.

Conjoncture : Vous avez un devoir de réserve ou c’est justement parce que vous êtes un diplomate issu du monde politique que vous vous l’imposez ?

Chakib Benmoussa : Si vous voulez… La diplomatie se situe sur le registre de la représentation, ce n’est pas le rôle d’un Ambassadeur de donner son avis sur la politique d’un Gouvernement quel qu’il soit.

Conjoncture : Vous avez « quitté » la politique au Maroc depuis 2 ans, votre dernier poste comme Président du Conseil Economique, Social et Environnemental remonte à 2011 et j’ai l’impression pourtant que le monde politique a changé, que les rapports, les comportements au sein du Gouvernement ne sont plus les mêmes qu’à votre époque ?

Chakib Benmoussa : La dynamique politique est différente d’une période à l’autre parce que la coalition au gouvernement est différente, mais le fonds est toujours le même. Au Maroc, nous nous distinguons de beaucoup d’autres pays par des politiques qui s’inscrivent dans la durée, le temps long et qui sont portées au plus haut niveau de l’Etat par Sa Majesté le Roi. Les débats politiques sont importants, nous y consacrons du temps et cela aide à créer des consensus au moins sur les questions essentielles. Dans un monde médiatique, où le temps est de plus en plus court, je trouve plutôt encourageant de disposer d’un cap et de privilégier « le moyen et le long terme ». Nous avons cette chance au Maroc, d’un large consensus sur les questions fondamentales, au-delà des sensibilités politiques.

Conjoncture : Quand vous étiez Ministre, vous avez beaucoup travaillé sur le volet territorial. Quel est, même si je comprends votre devoir de réserve, votre regard sur cette régionalisation ?

Chakib Benmoussa : Aujourd’hui, des avancées réelles sont enregistrées au niveau des principes consacrés par la Constitution ; les textes d’application sont en cours de discussion pour relever les défis d’une régionalisation avancée avec davantage de décentralisation et de transfert de pouvoirs. La régionalisation est un puissant levier de développement. Nous avons besoin évidemment de « locomotives » nationales, de visions et de stratégies globales, mais la déclinaison territoriale de ces stratégies est primordiale. Et cette déclinaison ne sera pas la même d’une région à l’autre. A l’inverse, mobiliser au niveau régional, les acteurs économiques, politiques ou ceux de la société civile dans une démarche ascendante, s’avère être une force pour créer de la valeur dans ces régions et assurer la durabilité de ces stratégies. Regardez la dynamique industrielle créée dans la Région Nord grâce aux programmes de développement lancés par Sa Majesté le Roi, elle est bénéfique pour la région mais a des effets d’entrainement pour l’ensemble du pays. Même constat pour la région de l’Oriental où la métamorphose est impressionnante.

Conjoncture : Et votre passage au Conseil Economique, Social et Environnemental ?

Chakib Benmoussa : Le CESE est une assemblée constitutionnelle unique où des acteurs, qui proviennent de différentes franges de la société civile et qui n’ont pas l’habitude de se retrouver ensemble, peuvent débattre de sujets de développement du pays et de sujets de société. C’est un véritable forum d’échange qui permet, dans une ambiance sereine, loin des postures majorité-opposition, de faire progresser les idées et de rapprocher les points de vue. C’est l’expression de la société civile, avec une connaissance du terrain et de la vie réelle, bien loin des slogans et des formules toutes faites.

Conjoncture : Comment faites-vous, en tant qu’Ambassadeur, pour gérer et expliquer aux français, les différentes facettes du Maroc ? Le Maroc est une destination de vacances, une « image d’Epinal » du tourisme, mais c’est aussi un pays qui se développe, un pays qui avance, mais avec encore beaucoup de chemin à parcourir.

Chakib Benmoussa : Je pense que justement le travail d’un Ambassadeur est de ne pas se limiter à cette image d’un Maroc où il fait bon vivre, où la gastronomie est riche, ou l’accueil est chaleureux. C’est certes là, une réalité que vivent et connaissent tous ceux qui y viennent pour passer leurs vacances et que nous devons véhiculer mais mon travail est de présenter la réalité d’un Maroc qui bouge, d’un Maroc dynamique qui met en œuvre un modèle de développement spécifique qui comporte plusieurs volets, politique, économique, culturel, social, environnemental ou sécuritaire et qui s’inscrit dans une démarche de progrès et de modernité. L’autre objectif, c’est la diplomatie économique qui est multifacettes et nécessite un travail de proximité, de mise en relation, et d’explication auprès des opérateurs économiques, des think tanks , des associations…

Conjoncture : Quand on est Ambassadeur du Maroc à Paris, c’est un peu comme si on avait gagné au loto, c’est l’une des plus belles villes du Monde, c’est une fonction hautement importante que peu de gens connaîtront… Est-ce qu’après votre mission en France, vous allez retourner à la politique marocaine ?

Chakib Benmoussa : Je conçois ce poste comme une grande responsabilité et ma mission comme au service de mon pays. Le chemin du développement est long, il nécessite de la persévérance et la mobilisation de tous ; c’est donc avec tout autant d’énergie que je continuerai, là où je serai demain, à participer modestement à cette dynamique de développement, impulsée par Sa Majesté le Roi.

Conjoncture : Quand vous avez terminé votre journée d’Ambassadeur, que faites-vous à Paris ?

Chakib Benmoussa : Le métier de diplomate est de plus en plus complexe ; il nécessite une disponibilité totale. Par ailleurs, de nombreuses conférences internationales se tiennent à Paris et méritent d’être suivies pour mieux comprendre l’évolution du monde. Cela n’empêche pas, lorsqu’il y a un moment de libre, de prendre le temps de déambuler dans certains quartiers pour découvrir les multiples facettes de Paris.

 

Propos recueillis par Franck Mathiau

Articles à la une