Annie Ernaux : la consécration des autres récits possibles 

L’écrivaine a reçu le prix Nobel de littérature le 6 octobre dernier. C’est la 17e femme et la première Française à obtenir cette distinction pour son œuvre au carrefour de l’intime et du social.

Son « courage et l’acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle ». C’est ce que l’Académie Nobel a voulu saluer en Annie Ernaux en lui décernant sa prestigieuse récompense. Depuis Les Armoires vides (Gallimard, 1974) jusqu’au Jeune homme (Gallimard, 2022), Annie Ernaux n’a eu de cesse d’observer sa société et d’en révéler les déterminismes (que ce soit ceux de la classe sociale, du corps, du genre, de la religion…) et surtout de mettre en lumière ce qui résiste à ces déterminismes et à ces pesanteurs, ainsi que l’incroyable énergie qu’il faut pour s’y arracher. 

Dans L’Événement (2000), elle relate le parcours du combattant d’une étudiante décidée à avorter, à une époque où cela était illégal en France. C’est une histoire de peur, de solitude, de douleur, d’humiliations, mais c’est aussi l’histoire d’une volonté de fer. 

La force d’Annie Ernaux, c’est la simplicité avec laquelle elle raconte ces vies humbles. Elle revendiquait dans La Place, qui lui a valu le prix Renaudot en 1984, une « écriture plate » qui soit lisible, qui ne se pique pas de formalisme et qui soit accessible.  

Ses livres sont traduits dans le monde entier et nombreux sont celles et ceux qui se sont reconnu.e.s dans ses histoires qui mettent en avant non pas elle-même, mais toutes celles et ceux qui ont le sentiment de ne pas être légitimes ou encore de ne pas être à leur place : des filles, des pauvres, des transfuges de classe…  

Annie Ernaux ne campe pas des héros, mais des gens simples qui ont la force héroïque de refuser les assignations. Et si elle s’inspire de sa vie, c’est pour s’approcher au plus près de ces mécanismes intimes de ces assignations et de leur refus. 

Proche de Pierre Bourdieu, elle assume une approche quasi sociologique de la littérature. L’émotion est forte, mais elle se situe à ce lieu de tension entre le poids de la contrainte sociale et de la volonté individuelle. Annie Ernaux parle beaucoup, en mots forts, de la honte, des sentiments au carrefour des conflits intimes.  

Son œuvre, irriguée par une forte conscience politique, est un cri contre les injustices. D’où leur profonde dimension collective. Dans Les Années (Gallimard, 2008), elle retrace le monde de 1941 à aujourd’hui, attentive à tous ces petits détails qui nous situent, qui nous structurent et qui créent l’air du temps. Dans Regarde les lumières, mon amour, Seuil, 2014), paru dans la collection « Raconter la vie », elle a tenu pendant un an un journal d’observation d’un hypermarché, y traquant les rituels et les défis, mais surtout le formatage des consommateurs à l’œuvre, pour apprendre aux enfants qu’« on ne peut pas tout avoir dans la vie » et qu’il est possible de s’accommoder de faibles revenus. Lieu des assignations de genre et de l’humiliation par le produit inaccessible mis en scène, l’hypermarché est central « dans le maintien de la résignation sociale ». Ces réalités, c’est bien à la littérature qu’il incombe de les raconter. 

Kenza Sefrioui 

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