Abdelmounim El Eulj, invité de Conjoncture

« La pandémie de Covid-19 a démontré à quel point le développement de l’industrie agroalimentaire représente un enjeu majeur. »

Abdelmounim El Eulj, Président de la FENAGRI.

Conjoncture : Quel est votre regard sur les effets socio-économiques de la crise sanitaire au Maroc ? Quel a été l’impact sur le secteur agroindustriel ?

Abdelmounim El Eulj : Je pense que la pandémie mondiale de la Covid-19 a eu des retombées négatives sur l’économie nationale à des niveaux, bien évidemment, différenciés selon les secteurs. À ce propos, je voudrais souligner que, grâce aux Hautes Instructions de Sa Majesté le Roi, que Dieu l’assiste, notre pays a pu gérer cette pandémie. À l’instar de tous les secteurs économiques, l’industrie agroalimentaire marocaine, qui constitue le 2e secteur industriel du Maroc, n’est pas épargnée. D’ailleurs, les travaux d’analyses réalisées par la FENAGRI sur les impacts de cette crise en juillet et en octobre derniers ont bien démontré que cette pandémie a engendré, en moyenne, une chute de 30 % en termes de chiffres d’affaires et d’emplois. Certaines filières agroalimentaires ont été plus impactées que d’autres (fromages, boissons, biscuiteries, chocolateries, confiseries…). Malgré cette conjoncture difficile, l’industrie agroalimentaire continue à assurer l’approvisionnement régulier et suffisant du marché en produits alimentaires, tout en respectant au mieux les mesures de confinement envers le personnel employé.

Par ailleurs, je tiens à rappeler que l’un des points positifs de la pandémie de Covid-19, si j’ose dire, c’est qu’elle a démontré à quel point le développement de l’industrie agroalimentaire représente un enjeu majeur et un potentiel de croissance économique indéniable pour notre pays. Ainsi, je souhaiterais souligner que la pandémie actuelle est une opportunité à saisir afin de revoir notre façon de faire, nos process de production, nos produits, nos marchés ciblés… Et ce, de manière à renforcer la résilience de notre secteur, à le mettre à niveau et à le rendre plus compétitif en vue de faire face à d’éventuelles crises à l’avenir.

Abdelmounim El Eulj

La campagne agricole favorable permettra-t-elle de compenser un peu les effets de la crise ?

Je rappelle que le secteur agricole occupe toujours une place importante dans notre économie nationale en contribuant en moyenne à 15 % au PIB. Cette place stratégique de l’agriculture fait de ce secteur un vrai baromètre de la croissance économique de notre pays. Les conditions climatiques favorables de cette année augurent d’une bonne campagne agricole qui aura ainsi un impact positif sur la création de l’emploi en monde rural et, in fine, sur la relance effective des activités agricoles et activités connexes. Nous attendons donc de très bons niveaux de productions agricoles cette année ce qui va impacter positivement certaines filières agroalimentaires liées à l’amont agricole, bien qu’actuellement, le niveau d’intégration amont-aval demeure en deçà de nos ambitions.

De quelle manière la FENAGRI a-t-elle accompagné ses membres durant la crise sanitaire ?

Quelle est sa feuille de route en ce qui concerne la relance ? Notre fédération, qui représente l’industrie agroalimentaire marocaine au sein de la CGEM, a aujourd’hui plus de deux décennies d’existence et collabore avec une vingtaine d’associations sectorielles, en plus des entreprises directement adhérentes.

Ainsi, et depuis le début de cette pandémie, la FENAGRI était au « front office » en se mobilisant activement pour accompagner les entreprises de l’agroalimentaire afin de mieux gérer cette conjoncture. Notre fédération a en effet assumé pleinement son rôle notamment à travers la mise en place d’une cellule de veille. Sa mission : recueillir, être à l’écoute et contribuer à la résolution des difficultés rencontrées par les entreprises concernées. Un guide sur les mesures à prendre par l’entreprise pour une gestion adéquate de cette pandémie a également été publié.

De plus, la FENAGRI, en collaboration avec les associations sectorielles, ont élaboré le plan d’urgence de relance du secteur agroalimentaire, qui a été présenté au Comité de Veille Économique, ainsi que la stratégie de relance post-Covid-19 de notre secteur. Cette dernière identifie trois leviers principaux à savoir : i) la reconquête des marchés nationaux et internationaux, ii) l’amélioration de la compétitivité des chaînes de valeur et iii) l’amélioration de la compétitivité des entreprises par l’innovation.

La demande intérieure représente-t-elle la solution à la reprise ou alors doit-on se tourner vers les marchés internationaux ? Quels sont les marchés-cibles les plus prometteurs pour le Maroc ?

Il faut préciser que la relance de notre secteur doit à la fois cibler le marché domestique et celui à l’export. Rappelons que la contribution de l’industrie agroalimentaire au PIB national ne dépasse guère 5 % contre 15 % pour le secteur agricole. Cette différence de contribution entre l’amont et l’aval dénote d’un gap important qui doit être résorbé. L’amélioration de l’intégration amont-aval de la chaîne des valeurs agri-agro va donc permettre d’améliorer la compétitivité de tous les acteurs concernés et d’être ainsi plus présents sur les deux marchés.

Cette dynamique est accompagnée par les efforts déployés par les parties concernées (publiques et privées) pour la diversification de l’offre en produits alimentaires transformés ainsi qu’en faveur d’une montée en gamme. Ces efforts vont sûrement aboutir à une présence encore plus forte et plus agressive sur le marché domestique, mais également à l’export en consolidant nos marchés traditionnels (UE et Afrique de l’Ouest) et en explorant de nouvelles destinations telles que l’Europe de l’Est, l’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud, l’Asie, le Moyen-Orient, l’Afrique…

Enfin, je voudrais souligner que la mise à jour du contrat programme actuel (2017-2021) pour le développement des industries agroalimentaires en tant que déclinaison de la nouvelle stratégie agricole « Generation Green 2020-2030 » et le plan de relance industrielle 2021-2023 permettra de formaliser une nouvelle feuille de route qui sera notamment à même d’améliorer le taux d’intégration amont-aval (70 % vs 15 % en moyenne actuellement) et de faire émerger des écosystèmes agro-industriels intégrés et compétitifs.

« Le secteur agricole occupe toujours une place importante dans notre économie nationale en contribuant en moyenne à 15 % au PIB. Cette place stratégique de l’agriculture fait de ce secteur un vrai baromètre de la croissance économique de notre pays. »

Le secteur de l’agro-industrie au Maroc est souvent considéré comme sous-capitalisé : comment peut-on encourager les investissements dans ce domaine ?

Je pense que le modèle du secteur de l’automobile au Maroc est révélateur. Ainsi, la réplicabilité de ce modèle sur notre secteur va permettre le développement des investissements dans l’industrie agroalimentaire. Le Maroc offre d’importantes potentialités en matière de climat d’affaires et d’investissement dans le domaine agricole et de l’industrie alimentaire, compte tenu de la place de choix qu’occupe le secteur dans l’économie nationale et des ambitieuses stratégies initiées par le Royaume, notamment le Plan Maroc Vert/Generation Green et le Plan d’accélération industrielle/plan de relance industrielle.

Notre industrie agroalimentaire bénéficie d’un potentiel de croissance important sur le marché local et à l’export en raison du grand gap à résorber en termes d’intégration amont – aval, du faible niveau actuel de consommation des produits transformés au niveau local et de sa faible contribution dans les exportations industrielles (14 %). À cela s’ajoute la multitude d’avantages dont dispose le Maroc en termes de situation géographique, d’infrastructures, d’accès préférentiel à certains marchés dans le cadre des accords de libre-échange signés par le Maroc…

À quelle étape se situe actuellement la recherche & développement dans l’agro-industrie au Maroc ? Quels sont les enjeux autour de l’innovation et comment peut-on la développer ?

Dans un marché mondialisé, l’amélioration de la compétitivité à travers notamment la recherche-développement et l’innovation reste notre véritable levier pour monter en gamme et conquérir de nouveaux marchés à l’export tout en consolidant notre place dans les marchés traditionnels. Afin de se différencier et de survivre, le secteur agroalimentaire marocain est appelé à innover de façon continuelle. L’innovation apportera de nombreux avantages au secteur agroalimentaire marocain, en particulier l’optimisation de la consommation des matières premières, le renforcement des processus de contrôle de la qualité, la traçabilité, l’efficacité énergétique, l’automatisation de la gestion logistique, l’amélioration de la productivité industrielle ou encore la consolidation de l’image de l’entreprise. L’objectif étant de faire de l’innovation un véritable levier d’amélioration de la compétitivité, de la qualité et de la productivité pour les entreprises agroalimentaires, tout en préservant les emplois dans le secteur.et en investissant dans le capital humain pour répondre aux nouvelles exigences des emplois de l’avenir.

Ainsi, nous sommes persuadés que le développement d’un partenariat public-privé entre le monde universitaire et les entreprises et la profession est de nature à favoriser la recherche scientifique dans le domaine de l’innovation, et ce, à travers la mise en place d’un mécanisme d’incitation adéquat.

À ce niveau, permettez-moi d’évoquer également le rôle capital que devra jouer le Centre Technique des Industries Agroalimentaires V2.0 (CETIA – V2.0) que notre fédération est en train de mettre en place en partenariat avec le Ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Économie Verte et Numérique. Opérationnel en 2022, le CETIA V2.0 sera au service des entreprises agroalimentaires, notamment dans le domaine de la R&D et de l’innovation. Il sera à même de contribuer à l’amélioration de leur compétitivité et facilitera ainsi leur internationalisation.

Selon vous, quelles sont les solutions pour développer les ventes des produits marocains à l’export tout en évitant la « fuite » de la valeur ajoutée à l’étranger ?

Afin de construire un positionnement fort sur les marchés internationaux tels que les USA, et les marchés émergents (Chine, Brésil…), nous proposons d’accroître le taux de transformation de la production agricole nationale ce qui va permettre de capter davantage de plus-value tout au long de la chaîne des valeurs amont agri-agro. Ceci ne pourra être possible qu’à travers la mise en adéquation de la matière première agricole aux besoins de l’industriel. Le modèle d’agrégation développé par le Plan Maroc Vert est l’une des pistes probantes dans ce sens. C’est pourquoi nous devrions le rendre plus attractif aux agrégateurs investisseurs.

De plus, la montée en gamme et la diversification de l’offre agroalimentaire marocaine sont de nature à explorer de nouveaux marchés et à capter davantage de plus-value. Par ailleurs, nous pensons que le rachat de marques internationales déjà positionnées pourra permettre à nos secteurs agroindustriels de décrocher de nouvelles parts dans les marchés internationaux. Pour cela, la mise en place par l’État d’un dispositif adéquat d’accompagnement des entreprises intéressées serait indispensable.

En outre, nous estimons que l’internationalisation des TPME constitue un challenge au vu des coûts élevés requis dans ce domaine pour ces entreprises. Ainsi, il s’avère nécessaire de procéder au développement d’un réseautage de fournisseurs de services d’internationalisation locaux capables d’accompagner les TPME.

Sur quels projets travaille actuellement la FENAGRI ?

Actuellement, notre fédération œuvre, en partenariat avec les départements ministériels concernés (MICEVN, MAPMDREF, MEFRA, MTIP, DFP/OFPPT…) et les fédérations et associations sectorielles, à la relance du secteur en mettant l’accent sur la reconquête des marchés nationaux et internationaux ainsi que sur l’amélioration de la compétitivité des chaînes de valeur. En effet, la FENAGRI contribue au développement des investissements notamment à travers la participation à la promotion de la banque de projets de substitution des importations, la promotion des investissements et des exportations, le renforcement du capital humain, le développement du « Made in Morocco », la relance du CETIA V2.0, l’amélioration de l’environnement de l’IAA en termes de fiscalité, de lutte contre l’informel… Enfin, je voudrais souligner que nous sommes confiants en l’avenir de notre secteur qui disposera, incessamment, de sa nouvelle feuille de route en tant que déclinaison du plan de relance industriel 2021-2023 et de la nouvelle stratégie agricole Génération Green 2020-2030 tout en considérant bien évidemment les stratégies transverses (digitalisation, logistique, énergie…). Tout cela va lui donner un nouveau souffle et un nouvel élan en termes d’amélioration de la compétitivité et lui permettra de relever les défis auxquels il est confronté.

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