3 questions au Docteur Jaâfar Heikel

« Je recommande de généraliser d’urgence le dépistage »

3 questions au Docteur Jaâfar Heikel, Professeur de médecine, épidémiologiste, infectiologue, Directeur Général de la clinique de Vinci de Casablanca* 

Comment un virus se comporte-t-il dans l’organisme une fois qu’il y est entré ?

Nous sommes porteurs de plusieurs virus de façon naturelle. Mais certains intrus sont particulièrement intelligents, comme le Covid-19 ou le VIH. Ils s’introduisent dans les cellules et en modifient la programmation pour que les conditions de la cellule leur permettent de se multiplier et d’aller infecter d’autres cellules. Ils se développent jusqu’à ce que des organes ne puissent plus fonctionner.

C’est cette situation de défaillance qui crée les symptômes, les complications, et nécessite une intervention médicale. En revanche, certains porteurs, notamment du Covid-19, ne présentent aucun symptôme et n’ont pas besoin d’une telle intervention.

Nous ne sommes pas faits de la même pâte, nous n’avons pas tous le même système immunitaire. Pour prendre une image, certains peuvent mobiliser des milliers de soldats au front et vont pourtant échouer face à la maladie. Alors que d’autres envoient deux ou trois missiles nucléaires et s’en débarrassent.

Comment un virus comme le Covid-19 se propage-t-il parmi la population ?

Il est important de comprendre que la famille de coronavirus n’est pas nouvelle : nous la connaissons depuis longtemps. En 2002 et 2003, nous avions vécu la mauvaise expérience du SRAS. Ce nouveau coronavirus se propage, car il a trouvé une population vierge, c’est-à-dire qui n’est pas habituée à rencontrer un germe. Elle ne peut donc pas se défendre.

Sur le plan épidémiologique, il existe deux éléments cruciaux : le taux d’attaque et le taux de reproduction de base. Le taux d’attaque est la capacité du virus à circuler dans la population. Le Covid-19 peut infecter 30 à 40 % de celle-ci.

Le taux de reproduction de base est la capacité du virus à produire de nouvelles personnes infectées. Pour le Covid-19, c’est en moyenne 2,5, c’est-à-dire qu’un cas infecté est capable d’infecter entre deux et trois personnes. Si vous avez 1 000 personnes touchées, vous en aurez donc 2500 de plus au bout d’une semaine, qui vont elles-mêmes infecter d’autres personnes. C’est pour cela que, lorsque l’on regarde les courbes d’infection, elles sont d’abord ascendantes puis exponentielles.

Pourquoi le confinement permet-il de limiter cette propagation ?

L’isolement sanitaire et la distanciation sociale sont la stratégie la moins chère, la plus efficiente et la plus rapide pour lutter contre le phénomène de propagation. Car plus on est loin d’une personne, moins on a de chances de la contaminer. Si l’on avait un vaccin, il faudrait vacciner 65 % de la population et l’épidémie s’arrêterait rapidement. En l’occurrence, nous n’en avons pas, nous devons ainsi confiner la population au maximum et créer l’équivalent d’une immunisation.

Mais ce n’est pas la seule mesure barrière à adopter. Il y en a quatre principales. La seconde est qu’il faut se laver la main à l’eau et au savon ou avec une solution hydroalcoolique. La troisième est de porter un masque pour ne pas transmettre la maladie à d’autres. La quatrième est d’éviter de se toucher le visage, car le nez, les yeux et la bouche qui sont la porte d’entrée du virus. Si je mets en œuvre ces mesures barrières, j’ai une probabilité extrêmement faible d’avoir le Covid-19.

Le Maroc a pris des mesures en avance sur les phases de l’épidémie. Quand le pays a décidé de fermer les écoles, les universités, les mosquées, etc., nous étions encore dans une phase où nous avions entre cinq et dix nouveaux cas par jour. Imaginez si nous avions pris ces mesures alors que nous avions déjà 100 cas par jour, cela aurait été une catastrophe.

Dans une épidémie, il n’y a pas que ces mesures qui jouent un rôle, il y a aussi le contexte. Il faut comprendre comment fonctionne le système de soins du pays, c’est le cœur de la réponse à l’épidémie. Si la France, mieux encore l’Allemagne, et encore plus la Corée du Sud s’en sortent mieux que l’Italie ou l’Espagne, c’est notamment lié à l’organisation de leur système de santé.

Mais la réactivité face à l’épidémie est importante et le Maroc a adopté une planification prédictive. Si les mesures mises en place ne sont pas respectées, il y aura automatiquement de plus en plus de cas graves. Dans ce scénario, même avec un excellent système de santé, le taux de létalité augmente.

Enfin, je recommande de généraliser d’urgence le dépistage. En un mois, nous avons réalisé 5 400 tests, alors que certains pays en font 20 000 par jour. On va me dire qu’on ne peut pas tester tous les Marocains. Alors il faut cibler : par exemple les personnes à risque, les personnes âgées… Cela est nécessaire si l’on veut connaître l’étendue de l’épidémie et éliminer les cas positifs de la chaîne de transmission.

*L’établissement accueille actuellement des malades du Covid-19.

 

Propos recueillis par Rémy Pigaglio

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